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McFadden, Freida – La femme de ménage

Titre original : The housemaid
Traduction : Karine Forestier


A sa sortie de prison, et sans travail, Millie, à 27 ans, vit dans sa vieille voiture. Aux abois, elle postule chez une richissime dame prête à l’engager. Millie est ravie même si elle doit dormir dans un minuscule cagibi meublé d’un mince lit de camp et doté d’un verrou à l’extérieur de sa porte.
Son employeure, Nina, est une grosse dondon avec un Andrew de mari hyper sexy et une fllle, Cecelia, d’emblée hostile à Millie et toujours vêtue de robes à dentelles démodées. Il y a encore un jardinier qui semble vouloir avertir Millie d’un « pericolo ».
Au fil des jours, Millie est troublée : la maison est chaque jour d’une saleté inimaginable, Nina prétend avoir dit ce qu’elle n’avait jamais dit et vice versa. Seul Andrew paraît normal, avenant et même plutôt attiré par la belle Millie.

Une histoire où les apparences sont tout ce qu’il y a de trompeur, où vous irez de surprises en surprises, et c’est déjà une raison de s’y précipiter mais en plus ce livre se termine de façon percutante ce qui est assez rare pour être signalé.
Bon il y a bien un petit côté excessif, un peu trop de coïncidences inespérables, mais si vous êtes prêts à un zeste de naïveté, vous verrez, ce roman est absolument jubilatoire

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Collette, Sandrine – Et toujours les forêts


Dès avant sa naissance, Corentin est haï par sa mère. Il terminera son parcours de rejet sur le seuil du taudis de la vieille Autgustina. Dure et revêche, cette dernière s’adoucira pourtant au contact de cet enfant aimant et généreux.
Alors que, devenu jeune homme, Corentin se trouve dans les sous-sol avec des amis, un bruit effroyable, inouï, fait trembler sols et plafonds, écrasant certains, poussant d’autres vers la sortie où ils s’embrasent aussitôt.
Bien plus tard, quand Corentin peut enfin sortir, le monde devant lui n’est que poussière, dévastation et mort. Dans ce paysage accablé, un seul but, une seule raison de vivre le met en route : rejoindre Augustina, et donc parcourir 400km à pied, chercher sa nourriture dans les maisons ruinées, enjamber les cadavres, se protéger des pluies acides et brûlantes, craindre chaque bruit, le souhaiter aussi, dans l’espoir insensé que la vieille Augustina l’attende toujours, que la vie, que l’amour éclairent encore ce monde devenu gris.

Dans ce roman, la beauté de l’histoire et celle de l’écriture s’entrelacent comme rarement dans la littérature. Les phrases ancrées au plus près de la terre, hachées comme le bois des forêts, rejoignent la musique des sphères et l’on ressort de ce livre bouleversé, tremblant, profondément ému comme au sortir d’une cantate de Bach.
Car l’art de Sandrine Collette est un art musical, capable d’exprimer l’indicible comme de faire résonner les silences, il tend toujours à réenchanter d’amour les mondes perdus et à teinter d’espoir le plus sombre des gouffres

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Delorme, Wendy – Devenir lionne


La narratrice vient ici, en relation avec la lionne, reparcourir deux étapes de sa vie amoureuse. La première à Berlin alors qu’elle avait vingt ans, et la seconde à quarante ans, en France.
C’est lors d’une visite au zoo de Berlin qu’elle tombe sur une lionne enfermée dans une cage étroite. Profondément émue par cet animal qui ne bouge pas sinon pour se mutiler, la jeune femme la visite fréquemment, fascinée par cette image d’elle-même puisqu’elle entretient au même moment une relation de dépendance malsaine avec un jeune homme qui l’encage psycho-sexuellement.
Si l’héroïne a tant de mal à quitter cet homme, c’est en vertu de ce déchirement entre son désir d’une vie riche, autonome, libre, et son besoin d’appartenir totalement à un homme, d’être même entravée par lui, ce qui la rend potentiellement encageable .
Quand vingt ans plus tard la narratrice aime à nouveau, elle craint de retomber dans la même cage qu’à Berlin. Mais avec ce second amour, elle comprend qu’il y a une troisième voie : un devenir lionne de la femme qui lui permet de sortir des cages mentales et sexuelles que la société, et elle-même, ont édifiés. Un devenir lionne piétinant les barreaux de la binarité et de la hiérarchie, inventant d’autres rugissements pour sortir de ce système qui n’engendre que la violence, la domination et la haine..
Ainsi, entre la liberté sans engagement et l’esclavage, il existe la confiance
Intelligent, enlevé, ce livre d’une femme forte et fragile, vulnérable et puissante, douloureuse et radieuse, est un appel à ce qui, dans la femme et par elle seulement, peut aboutir à un devenir autre, et donc à un avenir impensable dans les systèmes patriarcaux,

Merci à NetGalley ainsi qu’aux édition J.L. Lattès pour cette lecture.

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Antoine, Amélie – Pourquoi tu pleures ?

Dénigrée, dévaluée, sans cesse comparée négativement à sa soeur et son frère par une mère froide et méprisante, Lilas n’a d’existence et de valeur qu’aux yeux de son père aimant, mais ce dernier décède brutalement .alors qu’elle n’a que 16 ans. Endeuillée de son père et d’elle-même, Lisa ne reprendra pied qu’avec Maxime, ce garçon charmant, attentionné et drôle que tous adorent.
Sous le regard amoureux de son ami devenu son mari, Lilas s’épanouit et plus tard, met au monde une petite Zelie qui dort mal, crie et pleure énormément. Lilas exige d’elle-même d’être une épouse et une mère idéale, toujours disponible et souriante, mais ces devoirs l’épuisent de plus en plus. Un soir, elle se repose tandis que Maxime se rend chez un collègue avec Zelie, mais ils ne rentrent pas. Le lendemain, affolée, Lilas appelle la police.

Un livre poignant sur l’impossibilité d’expliquer nos actes quand, portés par une infinité de micro-lésions, ils s’extériorisent un jour sous forme d’un éclat brutal.
Un ouvrage sur l’insondable solitude de l’être humain, une solitude accentuée encore quand cet être fut engendré dans le gouffre du rejet et se voit constamment menacé d’y retomber.
Un roman sur l’incommunicabilité des vécus et des ressentis qui, de quelque façon qu’on s’ingénie à les exprimer, seront toujours déformés par les vécus et ressentis de ceux qui les écoutent.
Alors, à la solitude s’ajoute l’isolement.
Un livre qui touche, émeut, fâche et poignarde

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Köping, Mattias – Le Manufacturier


Voyez comme aujourd’hui croît le nationalisme au nom duquel, à l’instar du Dieu de jadis toujours récupérable, les pires abominations sont admises et justifiées. Alors les sadiques, les psychopathes, les monstres tout poil se réveillent, s’adonnent à leurs pire penchants et en tirent gloire et avantages.
Ainsi cette fureur qui s’empara des serbes orthodoxes et des croates catholiques dans les années 90, semant des charniers derrière eux, menant une guerre faite de crimes de guerre, creusant des marques indélébiles où se ressourceront la haine, la vengeance, le ressentiment, dans une spirale sans fin.
Lorsque la paix est signée, les tortionnaires fuient ou se cachent sous de fausses identités où telles des hyènes ils attendent en s’aiguisant les dents.
Mais certains hommes s’en indignent et consacrent leur vie à poursuivre et punir les criminels de guerre, ce qui gène tant les corrompus au pouvoir que les criminels recyclés.

2017. Vous allez rencontrer le capitaine Radiche, un flic glacial, cruel et détestable ; Irena, une avocate serbe qui fut victime des horreurs croates mais a sublimé sa haine en réclamant justice pour toutes les victimes ; Milovan, un enfant adopté en France qui connut les mêmes atrocités qu’Irena mais causées par les serbes ; et enfin le manufacturier, un homme à l’identité mystérieuse qui pratique les pires tortures imaginables pour en jouir et les vendre en ligne

Un thriller renversant, magistralement écrit et construit mais extrêmement, atrocement dur. Un livre désespérant, d’une noirceur qui exclut toute lumière. Un roman qui démontre l’éternel retour du même Mal absolu.

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Rouchon-Borie, Dimitri – Le Démon de la Colline aux Loups


Le narrateur, emprisonné pour longtemps, entame le récit de sa vie depuis son enfance où il vivait dans une pièce noire, blotti contre ses frères et soeurs, enfoui quasi sans mots dans la chaleur de leur unité. Jusqu’à ce que Duke, ainsi apprend-il son nom, soit tiré de là par le service social obligeant ses parents à le scolariser. Complètement perdu dans un monde dont il ne connaît aucun objet et aucun usage, Duke sera en plus l’objet de viols sauvages de son père jusqu’à son hospitalisation et le placement des enfants. S’il a témoigné contre son père et sa mère, c’est pour sauver sa soeur préférée, Clara, celle qui le consolait après les viols subis, celle dont il voulait à tout prix protéger l’innocence.
Comme Duke ressent en lui une rage grandissante, qu’il nomme son Démon et dont il ignore les limites, il quitte tout et part,

C’est raconté dans une langue riche de sa pauvreté, infiniment belle, nourrie à l’innocence de l’enfance bafouée, une langue qui vient vous déchirer le coeur, vous arracher les tripes et vous briser l’âme.
Et même si le Démon s’empare par moments de Duke, cette rage irrépressible se lèvera toujours afin de défendre l’innocence de sa soeur préférée, celle qu’il a sauvée de la noirceur du père et dont le nom, Clara, demeurera en lui comme une rédemption, comme une clarté pure et belle.

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Kishi, Yusuke – La leçon du mal

Traduction : Diane Durochers


Hasumi, professeur d’anglais dans le lycée privé Shinko, parvient à résoudre rondement et avec succès tous les problèmes et conflits survenus dans l’école. Adoré par ses élèves, apprécié par la plupart de ses collègues, il n’y a véritablement qu’une élève, Reika, et le chien de ses voisins qui se défient de lui.
Parmi le staff des professeurs sérieusement entamés, Reika redoute et se méfie surtout d’Hasumi parce qu’usant de ses charmes, il tisse la toile au coeur de laquelle il englue ses victimes.
Totalement dénué d’empathie, Hasumi a appris, tout jeune encore, à imiter les expressions liées aux sentiments, et comme il possède un don d’acteur effarant, il parvient aisément à tromper son entourage.
Il ne jouit pas tant, comme la plupart des psychopathes, de faire souffrir et de tuer ses victimes, non, sa vraie jouissance c’est de berner les autres et de les voir ensuite se dépêtrer dans la confusion et la peur.
Face à la naïveté et l’aveuglement de tous, Hasumi prendra de plus en plus de risques, sûr de demeurer impuni.
Un roman qui malheureusement, au lieu d’aller vers plus de nuances et de profondeur, verse dans l’excès et l’invraisemblance, sinon dans la farce.

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Hiltunen, Pekka – Sans visage

Traduction : Taina Tervonen

Touchée par le sort d’une jeune femme dont le corps, passé sous un rouleau compresseur, s’est vu exposé dans la City, Lia Pajada, jeune graphiste finlandaise, veut rendre son nom et sa dignité à cette femme que la presse dénomme « sans visage »
Lia se lie bientôt d’amitié avec Mari, une femme à l’intelligence et à l’intuition hors normes. Graduellement, Lia apprend que son amie consacre sa vie à faire obstacle à l’injustice et la violence.
Ainsi, aidée de quelques amis remarquables, Mari s évertue à faire tomber le leader d’un parti d’extrême droite propageant la haine et la violence. Lia assiste son amie et entreprend des fouilles en vue de déterrer le passé de cet homme vénéneux.
Mais Lia se sent toujours en devoir de réhabiliter la femme sans nom dont l’ADN s’est révélé d’origine balte. Lia se renseigne alors sur la victime dans les bars et épiceries baltes où elle ne reçoit que silence et hostilité avant d’en ressortir, suivie par un homme qui a tout l’air d’un tueur au solde de la mafia.

Entre le monde de l’extrême droite qui rassemble surtout de jeunes hommes en mal de virilité et de domination et le monde de la prostitution où la femme est vue comme une esclave sexuelle, il y a une continuité de vie, de politique et de moeurs que les deux amies veulent combattre.
Mais elles s’opposent dans leur manière de mener ce combat : Mila estime que la fin justifie les moyens, Lia considère que les moyens doivent se conformer aux principes de leur fin.
Ce roman particulièrement actuel allie l’intelligence à l’émotion et j’en attends la suite avec impatience.

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Vincent, Gilles – Usual victims

Camille est déjà la 4ème jeune femme qui se suicide par pendaison dans les locaux de Titania, une sorte de géant Amazon. Et cette sorte de contagion atteint une chef comptable qui se jette du toit après avoir détecté une fraude financière.
Une équipe de policiers s’installe dans Titania pour éclaircir ce mystère. Elle se compose de Martin et Clémentine, le premier peu futé, la seconde plus finaude et mature, auxquels s’ajoute Stéphane, un jeune stagiaire taxé d’Asperger ou d’autisme, en tous cas un homme taiseux, quelque peu obsessio nnel etdont les capacités d’observation et de logique sidèrent ses collègues.
Toutes ces femmes décédées sont dans la même tranche d’âge, mais qu’ont-elles d’autre en commun ?

Ce roman mené par un tueur en série particulièrement effrayant car il anticipe tous les chemins que prendra la police et s’amuse à semer de faux indices pour mieux la piéger.
On entre également dans le labyrinthe du dark web et dans une course poursuite tout aussi dédaléenne qui se terminera en pied de nez assez réussi mais frustrant.
Un roman policier étonnant, avec un dispositif scénarique parfois un peu facile, plutôt tiré par les cheveux, mais surprenant

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Carrisi, Donato – La maison sans souvenirs

Titre original : La casa senza ricordi
Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza


Pietro Gerber est psychologue hypnotiseur d’enfants en souffrance. Lui-même est englouti dans une misère affective qu’il fuit en se réfugiant dans l’imaginaire jusqu’à en perdre la notion du réel.
Huit mois plus tôt, une mère et son enfant se sont évaporés en plein bois. Aujourd’hui une femme, dans ce même bois, vient de tomber sur l’enfant mutique et figé. Afin d’amener l’enfant, Nikolin, à parler, Pietro est appelé par la juge et, sous hypnose, l’enfant dit avoir tué sa mère. Mais Pietro entend que l’enfant ne parle pas en son nom, qu’il est parlé par un autre qui, ayant hypnotisé Nikola, transmet sa propre histoire et adresser un message à Pietro. Mais ce dernier veut à tous prix libérer l’enfant de cet « affabulateur» (selon une malheureuse traduction car cet homme, capable de s’introduire dans l’esprit des autres, possède un talent d’hypnotiseur inouï et en mérite le titre.)

Quelle puissance dans ce livre qui justement démontre la puissance de l’esprit sur nos corps et nos actes, un esprit qui nous conduit à nous dépasser mais aussi à nous égarer.
Comme souvent chez l’auteur, il y a une histoire dans l’histoire, et tandis que la première est un leurre et la seconde une énigme, il y a encore une troisième dimension, celle de la vérité, ici adressée à Pietro Gerber et qu’il n’entendra que trop tard
Un livre redoutablement intelligent et profond.

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Lebarbier, Sophie – Les liens mortifères.

Léonie est une psychologue sujette à l’embonpoint et à quelques entraves psychologiques dans sa vie.
Sa soeur aînée, Ingrid, a fui la maison au décès de leur père adoré et épouse peu après Victor, un producteur de séries et un homme toxique qu’elle finira par quitter. Léonie a vécu le départ de sa soeur comme un abandon qui déchira sa jeune adolescence.
Après un long silence, Ingrid lui envoie un mot lui demandant de se rendre dans un lieu où Léonie découvre un nourrisson seul et affamé. Aussitôt appelée, la commandante Fennetaux fait analyser l’ADN du nouveau-né qui correspond bien à celui d’Ingrid ainsi qu’à celui d’un homme fiché comme dangereux.
Quand le corps outragé d’Ingrid sera découvert dans la forêt, Léonie et Fennetaux vont unir leurs compétences et leurs fragilités pour résoudre ce drame aux origines moyenâgeuses en même temps qu’elles perceront quelques mystères de leurs âmes.

Les chapitres alternent entre l’enquête et ce passé d’il y a 70 ans quand une communauté vivait ainsi qu’au Moyen-Âge et dans la croyance en Halaïde, la sorcière-guérisseuse des temps anciens qui délivra les villageois d’une horde meurtrière et fut dès lors pourchassée par ces mêmes villageois effrayés par son pouvoir. Réfugiée en son arbre protecteur, elle y perdit la vie devant ses poursuivants qui vécurent hantés par cette vision.
Bien écrit, c’est un premier roman accrocheur dont les quelques incohérences n’ont pas entamé mon plaisir de lecture.

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George, Elizabeth – Une chose à cacher

Titre original : Something to hide
Traduction : Nathalie Serval


Il a fallu le meurtre d’une officier de police noire qui investiguait sur les mutilations sexuelles exécutées sur les petites filles pour que ces barbaries clandestines deviennent l’objet d’un intérêt réel. L’inspecteur Tommy Linley et le sergent Barbara Havers sont chargés de trouver le tueur et de poursuivre celles qui pratiquent ces excisions et infibulations.
Si la recherche du tueur est un travail de fourmi laborieux et un art de déduction, d’imagination et d’intuition qui nous tiennent en haleine, c’est davantage l’horreur de cette pratique qui nous frappe. Et la violence aussi de cette idéologie de l’excision promue au statut d’initiation, de rite de passage, de signe de pureté puisque cette mutilation assurera au futur mari la non-jouissance de sa femme moins tentée d’aller voir ailleurs si c’est mieux et n’attendant plus de lui d’être un bon amant.
Tradition, trahison transmise de femme en femme malgré la honte du corps abîmé, malgré les souffrances parfois durables, malgré les rapports sexuels où la femme est réduite à n’être plus qu’un réceptacle.
Il faut avoir l’intelligence du coeur et le courage d’un héros pour s’arracher à une idéologie dans laquelle on baigne depuis toujours.

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Willingham, Stacy – Une lueur dans la nuit

Titre original : A Flicker In The Dark
Traduction : Elvis Roquand

Comment vivre quand, à 13 ans, vous apprenez que votre père est ce monstre qui a enlevé et tué 6 jeunes filles de 15 ans, dont votre amie ? Quand en plus, vous subissez l’opprobre des voisins s’acharnant contre vous comme si vous étiez complices ou infectés du même mal ? Chloé veut oublier ce passé qui lui laisse des peurs dévorantes et un abus de médicaments. Son frère aîné, séducteur-né devient hyperprotecteur envers elle. Et leur mère est sortie lourdement handicapée de son suicide manqué.
Vingt ans plus tard, Chloé va se marier quand des adolescentes disparaissent et meurent de façon étrangement similaire aux jeunes filles d’antan. Parallèlement à la police, Chloé veut découvrir qui est cet imitateur de son père. Mais l’assassin est roué et se joue de Chloé comme de la police

C’est un roman captivant, bien construit et riche en émotions.
Chloé va nous amener à soupçonner successivement tous les hommes qui l’entourent, mais sa lucidité est mise en doute par ses proches étant donné son abus de médicaments, par la police qui l’estime trop émotionnellement investie, par nous-mêmes également.
Bien qu’il pêche par ses longueurs, ce premier roman annonce une auteure prometteuse.

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Carrisi, Donato – La maison des voix

Titre original : La case delle voci
Traduction : Anaïs Bouteille-Bokobza


Pietro Gerber est un psychologue hypnotiseur d’enfants pour le tribunal à Florence. Peu intuitif et rationaliste, il enregistre ses patients avec des caméras cachées sans leur accord.
Une collègue lui téléphone d’Australie et lui demande de se charger d’Hanna Hall venue habiter à Florence, car elle prétend avoir tué Ado, son petit frère. Quoique réticent, Pietro accepte de la suivre mais Hanna outrepasse toutes les règles thérapeutiques, ce qui inquiète Pietro parce que lui-même, attiré par la jeune femme, ne se tient plus à son rôle de psychologue. Sous hypnose, Hanna raconte ses premières années avec ses parents, fuyant les autres, déménageant sans cesse dans des lieux reculés, abandonnant tout derrière eux sauf une petite caisse gravée au nom d’Ado. Une vie rude mais heureuse, illuminée par l’amour de ses parents.

C’est un formidable roman sur la mémoire inconsciente ou indicible. Chez les enfants, elle est reconstruite, déformée ou inventée au point de sembler mensongère alors qu’elle est leur seule manière d’exprimer la vérité.
Chez l’ adulte, elle est si profondément enfouie sous des couches d’oblitérations et de fermetures que seule une main tendue et acceptée pourra conduire l’adulte au bord de cette vérité qui le détruit et le sauve.




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Rekulak, Jason – Hidden pictures

Traduction : Annaig Housnard

A la suite d’un drame, Mallory sombre dans la dépression et la dépendance jusqu’au jour où elle croise la route de Russell. Ce dernier l’aide à remonter la pente et à se faire engager comme nounou chez les très riches Maxwell, parents d’un petit Teddy de 5 ans. Elle pourra même, à sa grande joie, loger au fond du jardin dans un petit chalet réaménagé douillettement.
Teddy est chaleureux, tendre et plein d’imagination, mais il lève quelques inquiétudes chez sa nounou: énurétique, il refuse de jouer avec les gamins de son âge et surtout la main d’Anya, son amie imaginaire, prend parfois possession de la sienne pour dessiner une histoire effrayante.
Quand Mallory leur en parle, les parents de Teddy lui intiment de considérer ces petits travers comme inhérents à son âge.
Alors, pour libérer Teddy, Mallory va prêter sa main aux dessins/desseins d’Anya.

Ce roman démontre qu’une vérité occulte et indicible ressurgit toujours, quitte à recourir au paranormal, quitte à forcer une main à livrer son message codé et cela jusqu’à ce qu’elle soit enfin acceptée et comprise.
Si l’on excepte un passage de violences assez discordant avec l’ensemble de l’ouvrage, ce roman est très agréable à lire et sa finale, tout en délicatesse et en émotions, est remarquable.

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Schoeters, Gaea – Le trophée

Titre original : Trofee
Traduction : Benoît-Thaddée Standaert

Hunter White est un financier corrompu pour qui tous les moyens sont bons afin de s’enrichir, ce qui lui permet, chaque année, de s’offrir un trophée de chasse.
Hunter estime qu’abattre un animal pisté et traqué par des hommes non armés qui lui désignent enfin sa proie calmée est une chasse glorieuse. De plus, il prétend préserver la nature en s’appuyant sur des arguments qui refusent d’envisager l’autre versant des choses.
Mais le gibier convoité a été abattu par des braconniers. Alors Van Heeren, le guide de ces chasses aux trophées, qui connaît la noirceur de White, client chez lui depuis des années, va l’amener chez les bushmen avec une intention lucrative bien peu louable.’

Quand White et Van Heeren pensent le monde comme marchandise, les bushmen le perçoivent comme don et sacrifice. Ce n’est qu’une fois immergée dans le monde de l’autre que l’avidité sera déroutée et dévoilera pleinement l’être véritable du prédateur
L’écriture est magnifique, capable de convoquer la beauté et la grandeur des paysages comme d’évoquer les circonvolutions de l’esprit humain, depuis l’occlusion à toute pensée autre chez le Chasseur jusqu’à son acceptation par les bushmen pour qui tout participe au sens du monde.

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Lykke Holm, Johanne – Strega

Traduction Catherine Renaud

Neuf femmes de dix-neuf ans, dont la narratrice, ont rejoint l’Hôtel Olympic isolé dans les Alpes. Elles ont été envoyées dans ce bâtiment rouge sang dominant un lac aux traîtres remous afin, aucune d’elles ne voulant devenir épouse, d’en apprendre le métier.
Elles sont pures, éthérées, pleines de rêves et de tendresse. Elles seront formées par trois enseignantes douces et sadiques, à coup de punitions collectives, à exécuter toutes les tâches de la servitude féminine et à éviter le pouvoir d’attraction des nonnes résidant au prieuré du village.
Mais l’hôtel n’attire aucun client et cette mascarade d’un service quotidien dans les chambres, à la cuisine, à table alors qu’il n’y a personne à servir engendre, et peut-être en est-ce le but, le désir de voir enfin venir cette clientèle masculine pourtant porteuse de mort. Ce sera d’ailleurs lors d’une fête donnée à l’hôtel que l’une des femmes disparaîtra.

Etrange allégorie aux relents fortement sexistes et sexués, ce livre inclassable conjugué en la personne du Nous plaira sans doute aux amateurs d’une poésie teintée d’un gothique où le rôle de la femme servile et de l’homme prédateur ont subsisté tels que jadis.
Amateur dont je ne fais pas partie.

Merci à Babelio et sa Masse Critique ainsi qu’aux éditions La Peuplade

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Querbalec, Emilie – Les Chants de Nüying 

En 2563 des chants évoquant ceux des baleines sont détectés sur Nüying, une exoplanète située à vingt-quatre années-lumière de la Terre.
Brume, la spécialiste des langages marins rêve d’une fusion d’entente avec cette entité chantante tandis que William, son ami cybernéticien, rêve d’une fusion totale avec Brume.
Le cargo-monde à destination de Nüying abrite des spécialistes Terriens et Sélènes, mais ces derniers subissent une discrimination qui poussera nombre d’entre eux vers la secte de l’Eveil inaugurée par un moine tibétain et dont le but est l’éternité céleste, contrairement au financier chinois du cargo dont le but est l’immortalité terrestre par transfert de sa mémoire numérisée sur un clone.
Des scissions dans l’équipage et des déboires techniques font s’échouer le cargo sur Nüying, cette planète de l’Imprévisible absolu.

J’ai trouvé ce roman d’une richesse, d’une intelligence et d’une sensibilité admirable. Au fil de ses pages, de nombreuses questions surgissent, telles que : Notre être équivaut-il au total de notre mémoire conscience numérisée?
Le thème qui court tel un fil d’or tout au long de ce livre est celui du sens que les personnages donnent à leur voyage, un sens qui ne se réalisera que s’il dépasse la sphère de l’ego, de l’intéressement personnel et ne s’accomplira pas selon notre idée de sa réalisation, mais tout autrement, en s’abandonnant à l’Autre

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May, Peter – L’homme de Lewis

Titre original : The Lewis Man
Traduction : Jean-René Dastugue

A la mort de son fils, Fin perd le contact avec sa femme et son métier de flic. Il retourne alors sur l’île de Lewis, île de son enfance et de son premier mariage, là où la tourbe est reine et où des corps en émergent parfois dans un état de préservation étonnante.
Or un de ces corps manifestement assassiné et ne datant que d’une cinquantaine d’années vient d’apparaître ; son meurtrierce pourrait donc être encore en vie. Or l’ADN du corps correspond à celui de Tormod Macdonald, un vieil homme perdu en Alzheimer et père de la première épouse de Fin. La police risque de soupçonner Tormod d’être l’auteur du meurtre (!!) aussi Fin va-t-il enquêter pour éviter une erreur désastreuse pour ce vieil homme plein de bonté. Mais comment procéder quand Tormod vit dans la confusion et que même son nom semble usurpé ?

Au rythme des fulgurances qui traversent l’esprit malade de Tormod, son passé ressurgit, douloureux, dramatique, révoltant. En effet pendant des décennies, l’église catholique écossaise a envoyé les « homers », ces enfant orphelins, comme Tormod, ou abandonnés, dans les îles Hébrides afin de servir de main d’oeuvre ou d’esclaves à une population extrêmement pauvre
Remarquablement écrit, ce roman, par le biais d’une enquête policière, dénonce un fait de société méconnu et proprement scandaleux

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Reid, Ian – Je sens grandir ma peur

Titre original : I’m thinking of ending things
Traduction : Valérie Malfoy

Jake et la narratrice se connaissent depuis peu, pourtant le jeune homme désire lui faire rencontrer ses parents. Durant le trajet le couple échange parcimonieusement, car la narratrice refuse de parler de ces appels anonymes qu’elle reçoit depuis son propre numéro et qui, sans être menaçants, sont troublants.
De même elle passe sous silence son projet d’en finir.
Les parents de Jake se montrent accueillants mais une atmosphère d’inquiétante étrangeté émane de leur ferme. .
Au retour, pris dans une tempête de neige, le couple s’arrête près d’une école, et pénètre dès lors dans une autre dimension, celle de l’intériorité fondamentale, là où la solitude est la plus désespérante et la plus désirée ; là où le secours de l’autre est appelé dans l’effroi de son absence et la menace de sa présence ; là où peut prendre place tout autre interprétation que notre douleur et notre terreur d’enfance y versera
Interrompant cette narration, deux personnages discutent d’un homme qui s’est donné la mort.

Un livre fort bien écrit et très étrange parce qu’usant principalement du symbolique et de la pensée imagée. Un livre que je ne qualifierais pas de thriller psychologique, même s’il y a une montée d’angoisse évidente, mais de roman métaphysique parce que les personnages incarnent des idées en mouvance et n’ont dès lors ni consistance ni chaleur humaine.

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Pavicic, Jurica – La femme du deuxième étage

Traduction : Olivier Lannuzel

Bruna est en prison et ne reçoit de visites que de sa mère et de Suzana, son amie, sa mère par culpabilité, son amie par soutien.
Au long de ces années de détention, Bruna se souvient : de son passé misérable, de sa rencontre subjuguée avec Frane et avec sa mère, Anka, sorte d’araignée régnant au centre de sa toile.
Le couple s’installe à l’étage au-dessus de celui d’Anka qui possède le bâtiment ; solution plus économique certes mais qui implique pour Bruna de devoir manger avec elle, de subir ses piques et ses demandes incessantes, de souffrir ce dénigrement, cette destitution que Frane ne perçoit absolument pas puisqu’il idéalise sa mère et que, marin, il s’absente de longs mois
Or un jour de canicule Anka fait un AVC qui la laisse impotente. Frane parti, Bruna en aura seule la charge…

Bruna se refuse le droit d’exprimer sa fatigue, sa déception, sa souffrance. Elle endure en silence, un silence issu d’un excès de finesse et de générosité
Ce roman est imprégné d’un fatalisme dans lequel nos actes et nos vies seraient l’aboutissement d’une série d’incidents extérieurs, sans pour autant que cela nous dédouane de la culpabilité et de la responsabilité envers les autres qui n’ont pas à en subir les conséquences
J’ai été touchée par la douleur-douceur, la nostalgie, la solitude et une forme de désespoir espérant qui sont l’âme de ce livre

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Brundage, Elizabeth – Point de fuite

Titre original : The vanishing point
Traduction : Cécile Arnaud

Rye, Julian et Martha sont des élèves de l’école Brodski. Tous trois recherchent la célébrité, ce point de mire (mirage) qui cache et révèle en sourdine leur point de fuite, cet idéal, ce sens d’être et de vie qui ne leur apparaîtra, pour deux d’entre eux que bien plus tard.
Très jeune déjà, Rye se distingue par ses portraits pris dans une composition qui les humanise, Julian photographie des lieux vides de toute humanité, Magda prend sur le vif ses voisines, ces jeunes polonaises laborieuses qui connaissent la souffrance et les grandes joies partagées.
Seul Rye connaît la célébrité, et sa carrière brillante le jette et le perd dans son point de mirage. Julian, jaloux de la célébrité de Rye, ronge son amertume avec l’os publicitaire et ses richesses. Julian ira jusqu’à épouser sans amour Magda, le premier amour de Rye, dans un moment où la jeune femme est particulièrement fragile.
Magda suivra son point de fuite, plus limpide pour elle en tant que femme que la vie a éprouvée, elle vit pour sauver son fils de l’addiction dans laquelle il fut entraîné faute de point de fuite.
Un point de fuite est pourtant toujours déjà là, dès le départ, mais ne se découvre qu’après avoir perdu son ou ses points de mire.
Un tel point de fuite n’est pas soumis aux aléas du monde ; au contraire, il est alors plus que jamais précieux puisqu’il pousse l’homme à vivre dans le dépassement de soi, ce qui distingue sans doute le plus essentiellement l’homme comme digne de ce nom.
Un roman qui allie le trio du coeur, de l’intelligence et de l’écriture.
Un très grand livre.

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Brookmyre, Chris – L’ange déchu

Titre original : Fallen Ange
Traduction : Céline Schwaller

Après les obsèques de son mari Max, Célia Temple désire rassembler sa famille dans leur villa au Portugal que Max aimait tant. Il était un professeur de psychologie brillant, reconnu pour sa méthode de décomposition des théories complotistes.
Les voisins des Temple ont engagé une nounou, Amanda qui, étudiante en journalisme, est ravie de passer l’été près des Temple car elle voue une admiration absolue aux travaux de Max.
Célia Temple fut une actrice célèbre, aujourd’hui âgée, elle éprouve le besoin de tester son pouvoir de séduction ainsi que de régner sur ses enfants. Seule sa dernière, Sylvie/Ivy échappe à cette emprise, éveillant ainsi chez sa mère une rage tenace
Seize ans plus tôt, un drame terrible eut lieu dans cette demeure, un drame qui en cachait bien d’autres
Alors Amanda, pourtant éblouie par cette famille, commence à discerner les contours de secrets inavouables

A partir de quand le soupçon envers une théorie devient-il du conspirationnisme? Comment départager ce conspirationnisme du l’investigation honnête, voire du lancer d’alarme ?
Comment se construire quand l’on est sans défense face à une armée de manipulations et de fausses déclarations ?
Comment se construire dans une famille quand tout y mensonges déniés, désaveux, hypocrisies, dénégations, parjures et toutes les manipulations et torsions dont les esprits pervers sont capables et dont ils jouissent abusivement?
Telles sont quelques questions que ce livre magistral soulève avec une intelligence et un style hors pair. 



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Chambers, Becky – Apprendre, si par bonheur

Titre original : To be taught, if fortunate
Traduction : Marie Surgers

Voici un texte adressé par Ariadne à la Terre éloignée de 14 années lumière, Terre qui, après avoir envoyé une multitude de nouvelles désastreuses, s’est tue.
Ariadne est l’une des 4 scientifiques partis en expédition vers différentes planètes. Lors de leurs voyages, ils sont régénérés, ce qui avec la vitesse de leur vaisseau, ralentit leur vieillissement.
Ils parviennent d’abord sur Aecor, une planète de glace sous laquelle des organismes inconnus s’illuminent la nuit. Ils visitent ensuite trois autres planètes aux vies et à la nature étonnantes, le plus souvent il sont émerveillés, parfois effrayés, mais toujours infiniment respectueux des êtres qui s’y sont adaptés
Mais ensuite, que faire quand plus aucun message, plus aucune instruction ne provient de la Terre ? Comment agir dans le respect de l’éthique, de la dignité humaines et avec le consentement de tous ?

Ce roman est une splendide et authentique utopique parce que jamais il n’envisage de conquérir ou d’exploiter ce que ces planètes ont à offrir, les scientifiques observent, recueillent des données, se recueillent devant ces étonnants paysages, s’entraident et s’aiment profondément.
Face à ce foisonnement de vies étrangères la difficulté est surtout langagière car notre langue est intrinsèquement liée à la terre, et les comparaisons ont vite atteint leur limite et nous sommes bien pauvres dans nos capacités d’en rendre compte
La fin est bouleversante et admirable

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Carabédian, Alice – Utopie radicale

L’utopie est presque un terme antinomique à celui de progrès puisque le progrès, scientifique et technique – et donc réservé aux plus riches, au détriment de la planète et des autres dès lors réduits à ne pouvoir que survivre dans un monde détruit – est le fondement (capitaliste) de toutes les dystopies
La dystopie est le progrès réalisé selon la formule d’Alice Carabédian.
Le progrès dystopique programme toujours la conquête d’autres lieux ou planètes afin de les exploiter jusqu’à leur épuisement
L’utopie radicale n’est pas cet imaginaire du bonheur à la Thomas Moore ou Charles Fourier conçu comme un système qui, en tant que tel, ne peut se maintenir qu’à force de diktats et finalement d’une tyrannie.
A contrario, l’utopie radicale est portée par son auto-critique, ses débats et les percées que réalisent ses nouveaux concepts créant d’autres façons de penser.
L’utopie radicale est un mouvement d’ouverture éthique infini.
La dystopie et l’utopie radicale rejoignent ainsi les concepts lévinassiens développés dans son ouvrage « Totalité et Infini »
NB Lire Becky Chambers et sa sublime utopie radicale : « Apprendre, si par bonheur »

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Beckett, Simon – Les témoins de pierre

Sean a quitté Londres pour se cacher dans la campagne française. Alors qu’il traverse un champ, sa cheville se prend dans un piège à ours. Des heures de souffrance plus tard, il est délivré par Mathilde la fille aînée du propriétaire des lieux. La jeune femme le recueille et le soigne dans la grange, à l’abri du regard de son père, un fermier violent et autoritaire avec qui la rencontre sera hargneuse avant qu’il ne s’amuse à mettre Sean à l’épreuve des travaux de la ferme.
La seconde fille du fermier, Gretchen, est une jeune adolescente provocante et hystérique. En conflit constant avec Mathilde, elle vénère son père.
Graduellement, Sean se sent pris dans une toile d’arxaignée qui se tisse ; encore invisible elle est d’autant plus effrayante

Ce roman rural est éprouvant en ce qu’il nous plonge dans un climat de menace et de pesanteur grimpantes ; menace issue du père bien évidemment avec sa violence sans cesse à fleur de peau ; pesanteur chez Mathilde, constamment au service des autres, elle dissimule une souffrance et une solitude profondes sous un masque d’impassibilité ; menace encore émanant de la jeune Gretchen aux réactions imprévisibles et même excessives.
Et puis surgiront les secrets, sombres, atroces
Un roman à découvrir, magistralement noir

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Schulman, Alex – Les survivants

Chaque année, les trois frères passent leurs vacances d’été dans la ferme familiale située près d’un lac, en pleine forêt. La famille y vit totalement isolée du monde.
Le père aime enseigner les mystères de la forêt à ses fils tandis que la mère, une femme dure et impitoyable, reste vautrée et boit. Les parents se disputent souvent avec une rare férocité.
Nils l’aîné, est le préféré de la mère dont il emprunte l’indifférence et l’insensibilité aux autres.
Le second, Benjamin, est hypersensible, empathique à l’extrême, il porte en lui les secrets et non-dits des parents exprimés en terreurs anéantissantes.
Le dernier, Pierre a 7 ans. Hyperactif et impulsif, il peut, tout comme son père, entrer dans des crises de violence aveugle
Et puis survient l’accident qui fera d’eux tous des survivants.

Par le regard de Benjamin nous sont rendus des instantanés d’une jeunesse tourmentée, ponctués par le compte à rebours des trois frères adultes revenus en ces lieux pour y répandre les cendres maternelles.
La fin du récit est sidérante dans sa révélation, choquante aussi puisque cette révélation dénote l’attitude d’une mère dont on a, par ailleurs, peine à croire les termes d’une lettre posthume, aucun fleuve ne pouvant naître d’une source tarie

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Rostagnac, Pétronille – Un jour tu paieras

Au hasard d’une promenade en forêt, un homme découvre une jeune fille inconsciente, elle sera aussitôt hospitalisée
Pauline est avocate et commise d’office par son patron à la défense de Matthieu, un médecin stagiaire accusé du meurtre de deux jeunes hommes
La jeune avocate ne sait quel scénario crédible inventer car tout prouve la culpabilité de son client qui n’a pour lui que son trajet de vie jusqu’alors impeccable
Mais Pauline est une battante, une femme qui serre les dents, elle vit seule car refuse de livrer à quiconque une bribe de son passé qui fut une abomination à laquelle seul son métier pouvait apporter une forme d’apaisement

Les bribes d’histoires esquissées au début s’insèrent dans l’ensemble et forment un paysage sensé mais hautement trompeur car rien ne s’avérera être tel qu’il n’y paraître
Si ce roman s’insère dans une trame juridique, elle est ici bien piétinée, ce qui confère à ce livre un statut paradoxalement parodique vu les terribles souffrances que portent certains personnages
Un roman agréable à lire, mais des personnages que l’on regarde vivre sans vraiment s’y attacher et certaines facilités de construction endommagent quelque peu cette lecture

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Alexandre, Carine – Mily

Mily possède un tempérament de feu qui lui donne l’audace de partir seule à New York Tout lui sourit dans la vie belle, intelligente, vive et aisée, elle se trouve facilement une place et des amis remarquables.
Un jour, c’est l’accident et Mily se réveille à l’hôpital. Ce livre nous fait vivre les longs mois de soins douloureux, le choc du verdict définitif de paraplégie, les terribles phases du deuil que va traverser Mily, car elle perd tout qu’elle pensait être ses raisons de vivre,
Lors de sa longue et pénible revalidation, une idylle s’ébauche avec Adam, son thérapeute fonctionnel, tandis qu’une psychothérapeute l’aide à changer peu à peu sa perception du monde et le système des valeurs avec lequel elle l’envisageait.
Mais a-t-elle donc le droit d’aimer Adam au risque d’entraver sa vie ?

Ce roman montre que même dans des conditions privilégiées le handicap est un long chemin de douleurs et de souffrances, un lent parcours vers l’intériorité et le dépassement de soi, et une épreuve sociale quand les regards se font hostiles et que rien n’est prévu pour ceux qui se déplacent en fauteuil roulant.

Merci à Carine Alexandre pour cette lecture

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Rademacher, Cay – L’assassin des ruines

Traduction : Georges Sturm

Hambourg, hiver 1947, une ville occupée par les britanniques, un champ de ruines où la famine et les températures sibériennes mettent la population au bord de l’explosion. Aussi, quand une femme est découverte dans les ruines, étranglée et nue et que d’autres morts similaires s’ensuivent, l’inspecteur principal Stave est sommé de saisir l’assassin au plus vite afin de réduire au silence les anciens nazis prompts à critiquer le nouveau régime
Les coéquipiers imposés à Stave suscitent sa méfiance : un militaire britannique et un officier de la brigade des moeurs aux méthodes brutales. Stave avance donc seul au péril de sa vie.

Stave pleure toujours la mort de sa femme brûlée lors d bombardements, il attend chaque jour le retour de son fils parti au front et porté disparu ; de plus il doit résoudre cette enquête rapidement s’il veut garder sa place. Cet homme intègre et bon se donnera jusqu’à l’épuisement à cette tâche difficile car les indices sont dérisoires et la population réticente à aider une police qui les prive de leur seul moyen de survie : le marché noir
L’ambiance de la ville est magistralement rendue et l’enquête, lente comme l’hiver, est touchée par l’humanité et la modestie de son inspecteur

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Mouawad, Wajdi – Anima

Un jour, en rentrant, Wahhch Debch découvre sa femme assassinée et bafouée de façon abominable. Comme la police est impuissante, et réticente, à capturer l’assassin bien qu’elle en sache le nom et la cache dans une réserve indienne, Wahhch se lance seul à sa poursuite, non pour se venger ou réclamer justice, non, mais pour s’assurer qu’il n’est pas lui-même l’auteur de ce meurtre odieux. La quête du héros sera donc celle de son origine incarnée par ce nom Wahhch signifiant monstre brutal en libanais. Les animaux assistant aux étapes de ce périple ressentent par ailleurs une grande proximité avec cet homme

Ce roman a pour lui son écriture avec des instants d’une grande poésie et cette étrange relation du héros avec le meurtrier de sa femme ainsi qu’avec les animaux jalonnant son chemin.
Je regrette néanmoins que le procédé qui met en mouvement différents animaux sur le parcours du héros soit utilisé de façon systématique et donc souvent artificielle, comme artifice permettant d’éviter toute la richesse des émotions humaines.
Ce livre grave et sombre, centré sur la relation du héros avec un assassin auquel il s’identifie, se lie intimement et poursuit ardemment, ne se comprend qu’à la lumière de ces tragédies antiques quand les scansions faisaient énigmes et que l’origine perdue déterminait la destinée
Dommage qu’ici cette révélation finale, et centrale, n’ait pas lieu dans la continuité de l’histoire mais dans un autre récit, venu d’ailleurs

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Mi-ae, Seo – Bonne nuit maman

Seon-Gyeong, psychologue criminelle, est envoyée par sa hiérarchie interroger un redoutable tueur en série déterminé à ne faire des révélations qu’à elle, et elle seule.
A la fois curieuse et fort inquiète, la jeune femme s’interroge sur ce qui dans l’histoire de cet homme, l’a amené à la choisir.
En parallèle, Seon-Gyeong accueille chez elle la fille de son époux, cette enfant de 10 ans dont elle n’avait jamais entendu parler(!) avait déjà perdu sa mère et vient de perdre ses grands-parents dans un incendie suspect survenu la veille.
La tâche n’est guère aisée pour Seon-Gyeong avec un mari souvent absent et une fillette sautant d’une froideur glaciale à une rage soudaine pour être tout sourires avec son père.

Criminologue chevronnée, Seon-Gyeong est loin d’être à la hauteur de la double tâche qui est confiée : face au tueur elle réagit comme une débutante de façon émotionnelle et peu avisée; face à l’enfant elle veut se prouver qu’elle peut être une bonne mère ce qui lui assure d’en être une déplorable.
L’intérêt du livre se situe du côté de la question sur ce qui induit un homme à devenir un monstre ? Une mère odieuse ? Un père absent ou pervers ? Il semble que toute réponse possible ne soit jamais que circonstancielle sans jamais atteindre l’essentiel, le mystère insondable du Mal

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Brundage, Elizabeth – Dans les angles morts

Un soir, en rentrant de son travail, George Clare découvre sa femme Catherine morte, le crâne fendu d’un coup de hache.
Huit mois auparavant George avait acheté à vil prix cette ferme dévaluée depuis le suicide des parents Hale complètement ruinés et le départ forcé de leurs trois garçons pleurant leur mère adorée et si mal aimée par un mari violent.
Catherine Clare ignore ce passé douloureux mais elle ressent la souffrance imprégnant ces lieux. Sensible, peu sûre d’elle, aimant faire plaisir à son mari et sa petite Franny de 3 ans, elle ouvre la porte aux garçons Hale venus proposer d’effectuer quelques travaux. Bien vite ils s’attachent à Catherine qui leur rappelle leur mère et à Franny, cette enfant pleine de joie.

Au centre de ce magnifique roman noir, un couple que tout oppose : Georges sûr de ce que tout peut être sacrifié et bafoué sur l’autel de son plaisir et de son ambition, et Catherine aux principes stricts mais qui doute, s’interroge et désire approcher la vérité. S’ensuit la stagnation de Georges, toujours certain d’être dans son bon droit au plaisir et l’évolution de Catherine qui parviendra à assumer la pleine responsabilité de sa vie.
La vie est injuste mais elle porte en elle des êtres admirables et d’autres méprisables.

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Whitaker, Chris – Duchess

Duchess, 13 ans, a dû se construire dure et forte car non seulement elle s’est promis de veiller sur son petit frère avec le dévouement d’une mère, mais elle protège également Star, sa mère qui travaille dans un bar louche, boit à l’excès et paye en nature son loyer à un homme violent
30 ans plus tôt, Star et Vincent, âgé de 15 ans, s’aimaient,; or un soir, fin soûl, Vincent a fauché la soeur de Star, ce qui valut finalement 30 ans de prison au chauffard et la plongée dans une spirale destructrice à Star,
Aujourd’hui Vincent sort de prison, mais peu après son retour, Star est assassinée et Vincent se déclare coupable de ce crime.
Duchess et son frère vont devoir aller vivre chez un grand-père dont ils ignorent tout et que Duchess a décidé de haïr

Ce livre frappe d’abord et surtout par ses personnages contrastés, douloureux et magnifiques. Bien souvent tels les héros des tragédies antiques, ils se pensent lucides alors qu’aveugles, ils s’égarent, mais dans leurs regrets, leurs colères et leurs détresse ils sont tous grands par l’amour et le don de soi dont ils sont capables
Duchess est un grand roman porté par une langue belle et pure et des personnages inoubliables.

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Mauvignier, Laurent – Histoires de la nuit

Dans un trou perdu de la France profonde se dressent trois maisons. L’une est à vendre, la deuxième est habitée par Patrice, un éleveur amoureux fou de sa femme Marion qui, elle, fuit ses approches, et par leur fille Ida âgée de 10 ans. La troisième est occupée par Christine, une peintre ayant quitté Paris, ses fastes et ses déceptions, pour créer en toute indépendance et s’occuper d’Ida quand ses parents sont au travail.
Ce soir ils vont fêter les 40 ans de Marion ; chacun s’active pour rendre cet anniversaire mémorable mais alors que le soir approche, trois frères s’annoncent sans avoir été invités.

Ce qui frappe dans ce roman c’est cette écriture spiralique qui ressasse et reprend les phrases en y ajoutant à chaque tour une bribe d’éclaircissement. Et l’histoire ainsi avance, trois pas devant et deux arrière, avec cette temporalité en accordéon dans les plis de laquelle scintillent des éclats d’émotions, de pensées et de souvenirs.
Un style qui est soit la marque de l’auteur, soit un choix stylistique visant à énerver, à mettre le lecteur sur le grill puisqu’il s’agit bien de l’histoire d’une menace, celle de trois frères venus forcer la porte de cette famille dans un dessein que l’on redoute néfaste et rabâché de longue date.
Un roman fort et riche tant psychologiquement que littérairement. Une rareté.

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Dean, Will – Tout ce qui est à toi brûlera

Than, une jeune vietnamienne, s’est introduite illégalement en Angleterre avec sa soeur pour y travailler et envoyer de l’argent à sa famille fort pauvre. Mais après quelques mois, elle est arrachée à sa soeur et emmenées de force chez Lenn un fermier vivant dans une bicoque pourrie. Lenn va faire de la jeune femme son défouloir sexuel et son esclave dont toute erreur, tout oubli, toute désobéissance seront sanctionnés par la mise à feu d’une de ses rares et précieuses possessions
Loin de tout, dans cette morne campagne anglaise avec ses champs à perte de vue, Than rêve d’évasion mais une de ses tentatives lui valut d’avoir la cheville fracassée au marteau.

Ce livre nous plonge la tête la première dans l’enfer vécu par ces femmes étrangères démunies, vendues comme esclaves à des hommes pour qui la domination absolue exercée sur des êtres sans défenses reste la seule façon possible d’échapper à la solitude absolue.
Certes ce roman semble parfois long, mais ce procédé vise à nous faire sentir comme longues sont les années de séquestration de Than, cette jeune femme dont le courage, l’endurance et la capacité à toujours garder l’espoir force l’admiration
Fort bien écrit, ce roman possède une grande force d’impact et nous rappelle, si besoin est, que l’esclavage existe encore toujours chez nous

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Lelait-Helo, David – Je suis la maman du bourreau

Gabrielle de Miremont, riche aristocrate et catholique convaincue, exclut mari et filles de son univers dès lors que lui naît un fils. Il deviendra prêtre, ainsi en a-t-elle décidé, prêtre et donc sans autre femme dans sa vie qu’elle-même, il sera son prolongement, sa chair masculine, dans une relation exclusive et vertueusement perverse.
Quand, à 80 ans, Gabrielle apprend dans la presse que des actes de pédophilie ont été commis au sein de l’église, elle est furieuse et veut rencontrer le témoin victime de viols et le réduire au silence, mais le récit bouleversant et sincère d’Hadrien lui ouvre les yeux sur l’hypocrisie de sa propre vie.
Désormais son monde s’effondre puisque son fils était son monde et Dieu n’est plus puisque son fils L’incarnait
Gabrielle va alors parler à son fils, ce bourreau

L’écriture magnifique, la finesse, la justesse et des sentiments et la pudeur du propos sont les grands atouts de ce livre, toutefois m’ont gênée, outre d’innombrables redondances, cette vénération envers la riche aristocratie confite en dignité, dont l’acte le plus banal devient munificence, ainsi que ce mépris pour ceux qui n’ont reçu ni beauté, ni grandeur ni clinquant
On ressent chez l’auteur une évidente nostalgie des temps anciens pour autant bien sûr que l’on soit né privilégié

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Colize, Paul – Un monde merveilleux

1973. Le maréchal des logis Daniel Sabre reçoit l’ordre de conduire, en toute discrétion, une personne là où elle le voudra sans poser de questions et de leur téléphoner chaque matin. On lui laisse entendre qu’une promotion pourrait s’ensuivre. Parti de sa caserne en Allemagne, Daniel rejoint Bruxelles où une dame l’attend et lui demande de l’amener à Lyon
Raide et silencieux, Daniel affiche un sérieux qui amuse et agace à la fois Marlène, sa passagère. Cette dernière engage parfois la conversation mais heurtée par la rigidité du militaire, elle s’emporte ou retourne à ses pensées tourmentées.
De son côté Daniel s’agace de faire le taxi mais les silences creusent en lui des sillons de souvenirs et de réflexions .
Le périple, jonché d’étapes, amène Marlène au bout de sa quête personnelle, mais pourquoi donc Daniel a-t-il dû la conduire ?

L’auteur met en présence deux personnes écorchées qui ont dû dompter leur sensibilité, deux êtres qu’un deuil précoce a mis en révolte. Tous deux engagés dans une mission secrète, ils vont remonter vers le Sud, vers leur passé. Leurs échanges, rares, ponctués de jaillissements de douleurs, de colère, de silence, auront une portée insoupçonnée
Car ils sont les pions d’un scénario monstrueux
Avec son écriture sobre et belle, une construction pleine de finesse et d’intelligence et une mise en scène de ce Mal ordinaire auquel chacun de nos aveuglements, chacune de nos lâchetés nous confronte, l’auteur ranime, une fois encore, mon admiration et mon enthousiasme

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Vander Hoeven, Nancy – Cette blessure d’où je viens.

Le commissaire Jack Ferreras est mandé dans la très riche propriété des époux Tessier actuellement en mission humanitaire. Il y découvre quatre personnes sauvagement poignardées. Le même soir, Chloé, la fille Tessier, s’annonce au commissariat ; mutilée et blessée, elle dit avoir été séquestrée et violée durant plus d’un an par un certain Fighter avant de parvenir à s’enfuir La coïncidence trouble Ferreras qui en appelle à son amie psychiatre, Isaure. Cette dernière, profondément touchée par le récit que fait Chloé de son calvaire, s’investit énormément afin d’amener sa patiente à creuser son passé.
Rappelés, les parents de Chloé sont interrogés par Jack et Isaure. La froideur de la mère et la lâcheté du père frappent la psychiatre qui pressent un drame familial bien occulté

Il ne s’agit en rien dans ce roman d’une enième histoire de séquestration avec violences, malgré le récit détaillé qu’en fait Chloé à sa psychiatre, car ce livre se lit entre les lignes, là où crient les silences, dans ces blessures d’où naissent les mots.
Avec sa sensibilité à fleur de peau, Nancy Vander Hoeven nous offre ici un thriller psychologique de haut vol mais qui, contraint comme nous le sommes tous à sa part d’indicible, nous laisse avec un vague sentiment d’incomplétude
Dommage qu’il y ait cette part de romance discordante avec l’ensemble et incompatible avec l’éthique de la psychiatre

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Hallett, Janice – Le code Twyford

Au sortir d’une longue peine de prison, Steven parvient à lire mais encore incapable d’écrire et désireux de raconter son histoire, il s’enregistre sur le téléphone offert par ce fils nouvellement apparu.
Le livre dérive donc de la retranscription écrite de cet enregistrement pas toujours fort audible
Un des premiers souvenirs de Steven est la lecture qu’une professeure leur a faite à eux, les cinq gamins pour lesquels la lecture restait un mystère, d’un roman d’Edith Twyford. L’enfant ébloui comprend que le livre est un code, celui des lettres et des sons certes, mais aussi plus profondément celui du livre entier, de son auteur, de son contexte historique. Et de sa propre vie.
Sorti de prison, enfin capable de lire seul, Steven aspire à retrouver le livre originel qui lui aura ouvert un monde nouveau et d’en décoder les mystères infinis

Ne sommes-nous pas tous fascinés par l’énigme que nous sommes à nous-mêmes, ce code obscur qui source les jeux et les quêtes, mais conduit aussi aux désastreuses théories du complot ?
Ce roman m’aurait séduite s’il ne péchait par une telle surabondance d’énigmes qu’on finit par y perdre tout intérêt et par d’excessives longueurs qui en gâchent le plaisir
Janice Hallett veut nous plonger dans un jeu de codes en abîme, mais je quitte ce texte avec le sentiment d’avoir plutôt été l’objet d’un jeu de dupes

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Koch, Emily – Reste près de lui

Une dispute, des cris et Lou chute d’un troisième étage. Benny, le frère de Lou s’était absenté et Kane, un ami présent lors du drame s’est enfui. Pris de remords, Kane en parle à sa mère qui lui conseille d’aller tout raconter à la police, ce qu’il fait pour se voir arrêté et écroué.
La mère de Kane ne doute pas un instant de l’innocence de son fils et veut le prouver, mais comment puisqu’il a avoué être la cause de cette chute ?
De son côté, la mère de Lou, veut découvrir la vérité sur sa mort, elle craint surtout qu’il ne se soit suicidé parce qu’elle n’a pas assez aimé ce fils railleur et blessant.
Et pourquoi tant Benny que Kane refusent-ils de parler des précédents de ce drame ?

Quelle différence y a-t- il entre être coupable et se sentir coupable ? La différence est si grande, répond ce livre, qu’elle devient opposition, ainsi celui qui se sent coupable ne l’est pas et vice versa
Ce roman aux apparences de thriller décrit le parcours des différents personnages d’abord reclus dans leurs défenses et leurs convictions jusqu’à ce qu’un drame terrible, la mort d’un jeune, déchire leur tissu faussement protecteur, forçant ainsi une ouverture que seule une main tendue pourra déployer

Merci à NetGalley et aux éditions Calmann Levy pour cette lecture

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Turner, John T. – Ephé(mère)

Isabelle Lelièvre fait la Une des journaux, elle est le monstre, celle qui a commis l’inimaginable
Pourtant la jeune femme, dernière-née d’une famille de vignerons régie par une mère dure au travail, était l’effacement et la soumission même, si discrète qu’on l’oubliait facilement.
S’égrènent ensuite les voix de ceux qui l’ont côtoyée, sa soeur qui l’envie, son époux qui l’assigne à vouloir ce qu’il veut, son amie qui la plaint
Qui donc est Isabelle sinon celle que chacun modèle selon ses propres attentes, forme de douce violence que la jeune femme percevait intuitivement et à laquelle elle se pliait, ne pouvant imaginer une opposition et remisant ses aspirations et son être en un recoin intime où la lumière finit par ne plus pénétrer.-

Dans ce roman d’un drame annoncé, qui va au rythme de la vie, chaque personnage est tissé dans ce chatoiement qui trame le coeur des hommes tandis que, poignante, la pâleur d’Isabelle signe son insondable solitude dont il n’est pas sûr qu’elle dispose de l’espace pour la percevoir

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Norek, Olivier – Dans les brumes de Capelans

Le capitaine Coste vit dans l’île de Saint-Pierre , à l’abri d’une demeure hyper sécurisée où il recueille les dénonciations des « repentis » livrées contre l’assurance de recevoir une nouvelle identité et un passeport vers un autre continent
Mais aujourd’hui c’est une rescapée qu’on lui demande d’interroger, la jeune Anna qui, disparue à 14 ans, vient, 10 ans plus tard, d’être retrouvée, enfermée par le monstre qui a capturé, torturé et exécuté neuf jeunes femmes. Seule Anna pourrait donc démasquer le tueur mais elle demeure mutique. Pourtant, dès son arrivée chez Coste, elle se met à parler ( !)) et dresse le portrait-robot de son ravisseur. Un ravisseur caméléon qui poursuit ses crimes et se rapproche d’elle

Coste a choisi la solitude et gelé ses sentiments afin de se protéger de celui de culpabilité. Mais ce gel des sentiments accentue la violence des émotions, ces réactions éphémères et changeantes qui triomphent bien souvent du capitaine
Ce gel rejaillit forcément sur l’écriture de l’auteur, certes belle, mais froide et dénuée de poésie.
Néanmoins cette intrigue est bien troussée, prenante, et réserve quelques bonnes, et mauvaises, surprises

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Geni, Abby -Farallon Islands

Photographe de paysages extrêmes, Miranda, la narratrice de cette histoire, rêvait de vivre une année dans ces îles de roches ingrates entourées d’eaux noires et tourmentées. D’abord hissée le long des falaises à l’aide d’une grue, Miranda logera dans une baraque humide infestée de rongeurs en compagnie de cinq biologistes obsédés par leur spécialité et d’une stagiaire.
De nombreux animaux marins ou célestes se succèdent au cours de l’année et leur arrivée annonce les saisons comme elle déclenche l’enthousiasme exalté des spécialistes de l’espèce surgie.
Pourtant une menace guette, sournoise, sur ces îles dangereuses avec leurs roches friables aux trouées subites, avec ces animaux qu’un rien agite et ces chercheurs asociaux nimbés d’une inquiétante étrangeté

Dans une langue superbe portée par l’héroïne qu’un deuil a rendue aussi aveugle à elle-même que lucide sur les autres, Abby Geni déploie un monde dénudé d’une infinie richesse. Elle nous plonge dans une brume sombre auréolée de lumière et nous achemine à aimer ces quelques hommes dépouillés de tout, fous de leur faune comme les ermites le sont de Dieu

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Moore, Graham – Tenir

(The holdout)

Tout accuse Bobby Nock d’avoir tué la fille de l’homme le plus riche et influent de la région. Pourtant, aux Assises, une jurée, Maya Seale vote non coupable, estimant les preuves insuffisantes, elle rallie tous les autres à sa voix, tous, sauf Rick qui ne cédera que pour en finir. Nock est donc acquitté.
Hélas, au sortir de leur retraite, les jurés se heurtent à un public hostile qui les hue. Aussitôt Rick se dédit, accuse Maya de les avoir forcés et la salit publiquement. Maya se fait discrète puis entreprend des études de droit et devient avocate..
Dix ans plus tard la télévision veut rassembler les jurés pour reconstituer le procès. Maya renâcle à y participer mais constate que tous sont sincèrement ravis de la revoir.
Pourtant, le soir même, elle découvre Rick dans sa chambre, mort. Tout la désigne comme la coupable idéale…

Ce roman intelligent et complexe, par moments même tortueux, passionne quand il vient reconsidérer les notions de justice et de vérité en montrant qu’elles sont souvent inconciliables, au point qu’il faille parfois inventer une histoire pour éviter l’injustice .
N’est-ce pas d’ailleurs ce que font la défense comme l’accusation : raconter des histoires, des interprétations du réel ?

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Monnehay, Max – Je suis le feu

Victor Caranne, psychologue dans une prison, travaille régulièrement avec la police de La Rochelle
Par deux fois, un homme a longuement épié une mère et son fils d’environ 10 ans avant de pénétrer dans leur domicile, d’attacher mère et enfant, et enfin de bander les yeux du petit avant d’égorger sa mère
Caranne cherche à comprendre pourquoi l’égorgeur met en place un tel scénario et le répète, non par plaisir, ressent-il, mais comme dans une névrose de répétition, dans le but de résoudre un problème intime.
Il faudra encore bien des erreurs et des morts, de quoi raviver laf culpabilité toujours à vif de Caranne, avant que la lumière ne surgisse

L’alternance de deux narrations, celle qui suit les agissements de Caranne – d’ailleurs trop tourmenté par ses failles personnelles pour être bon psychologue – et celle où le tueur se raconte, donne à l’intrigue un rythme actions-introspections intéressant.
Néanmoins de nombreux personnages caricaturaux, quelques coïncidences peu crédibles et certaines lourdeurs dans le style ont franchement refroidi mon appréciation

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de Roany, Céline – De si bonnes mères

La Capitaine Céleste Ibar est envoyée, avec son fidèle coéquipîer Ithri, dans la région marécageuse de la Brière suite au meurtre d’une jeune femme mutilée aux lieux de sa féminité. Près d’elle git une alliance d’homme. Ce crime renvoie à celui, similaire, d’une jeune femme restée non identifiée.
Forcée de collaborer avec un gendarme de la région, Céleste l’accueille à reculons avant d’apprécier sa largesse de cœur et sa compétence. Leur trio s’emploie alors à décortiquer la vie de la victime et à cerner les motivations du tueur.
Outre le poids de cette enquête difficile et tortueuse, Céleste s’angoisse à l’approche de sa seconde audition qui lui fera revivre son combat à mort contre le monstre qui la torturait.
De quoi raviver sa culpabilité dont on sait depuis Lacan que « Ce n’est pas le mal, mais le bien, qui engendre la culpabilité » .

Déjà superbe, l’écriture de Céline de Roany s’est encore affinée, et ses personnages se sont largement étoffés. Céleste en particulier est bouleversante quand la culpabilité, la honte et l’angoisse effritent sa carapace de froideur et que s’esquisse alors, furtivement, une belle sensibilité toute en pudeur.
Je me réjouis déjà de suivre ailleurs ce personnage tourmenté, contrasté et d’une rectitude absolue.
Il faut saluer le sérieux du travail de l’auteure ainsi que son ouverture à ces variations de la féminité et de la maternité qui font la grandeur, et la misère, des femmes.

Merci à NetGalley et aux Presses de la Cité pour cette lecture

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Clarke, Susanna – Piranèse

Piranèse vit dans un immense Palais-Monde-Dieu dont les salles immenses s’ornent de statues de tailles variées. Il n’y rencontre qu’un seul homme, l’Autre, qui cherche le savoir alors que lui écoute les messages des statues, le chant des étoiles et les paroles des oiseaux puis veille tendrement les ossements des morts
L’étage inférieur appartient à l’océan et ses marées variables que Piranèse connaît comme l’on connaît les humeurs d’un dieu joueur.
Le Palais gratifie l’Autre de mets exquis et de vêtements neufs alors que Piranèse doit pêcher sa pitance, porte des guenilles et s’enchante quand l’Autre lui offre, rarement, un bol ou un carnet.
Car Piranèse tient scrupuleusement son journal et, en relisant d’anciennes notes, s’étonne d’y lire certains noms inconnus aux échos pourtant familiers, comme perçus depuis une vie antérieure

L’écriture poétique, lumineuse et envoûtante de ce livre nous transporte dans un univers que le regard de Piranèse sublime, car Piranèse est la grâce et l’innocence, il ignore ce qu’est le mal, s’émerveille de ce Palais en qui il voit le paradis et n’envisage la faim, le froid ou l’effort que comme de simples besoins qui n’affectent en rien sa joie ni sa gratitude
Inventif, d’une construction parfaite et d’une grande beauté littéraire, ce livre est un véritable coup de coeur

Giovanni Battista Piranesi dit Piranèse, né près de Trévise en 1720, est un graveur et un architecte italien 

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Charine, Marlène – Léonie

Léonie avait 19 ans quand elle fut séquestrée et violée par un homme qui malgré les chaînes et les verrous, veut croire qu’il l’aime, jusqu’à ce que, 6 ans plus tard, il meurre d’un arrêt cardiaque.
Loïc enquêtait comme policier sur la disparition de Léonie lorsqu’un terrible accident l’emprisonna dans une hémiplégie. Il sera veillé et encouragé par Diane, aide-vétérinaire pour des animaux en cage, qui l’a toujours protégé,
Le récit se poursuit en revenant sur les années de claustration de Léonie ainsi que sur celles de Loïc, dans une oscillation temporelle qui rend leurs émotions plus intenses et leurs réactions plausibles car si la cage est honnie, en sortir peut être effrayant et les mécanismes pour l’éviter nombreux et sophistiqués
Des corps déchiquetés retrouvés en forêt donneront ensuite lieu à une enquête peu intéressante et précipiteront des rencontres improbables, voire absurdes

La haine qui étouffe le haineux, l’amour qui étouffe l’aimé, la séquestration possessive, les limitations du corps blessé, et ces multiples, enfermements dont nous souffrons tout en nous y abritant, voilà bien un thème captivant développé de façon magistrale et avec cette belle écriture déjà appréciée auparavant chez l’auteure
Dommage qu’elle ait ensuite voulu poursuivre sur d’autres chemins,

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Alexandre, Carine – Je me souviens

Dans les années 1920, deux jumelles naissent dans une famille immensément fortunée.
Madeleine, celle qui se souvient, a tous les dons de la nature et entend en profiter alors que Marthe, sensible et généreuse, est plus fade et sera, quasi de force, mal mariée
La première commet le pire et s’enfuit dans un paradis, laissant ceux qui restent endurer l’opprobre ; la seconde ne se permet rien de crainte que les siens n’en subissent les retombées. La première se divertit et se voit partout adulée, la seconde ne rencontre pas même une amie et même ses enfants seront difficiles et exigeants. La première voyage et devient une célèbre photographe quand la seconde ne s’accordera aucun loisir

Telles les deux soeurs de Lazare citées dans les Evangiles, Madeleine prend la meilleure place et en sera louée alors que Marthe se dévoue et restera ignorée..
Une vie est-elle remarquable et l’autre médiocre selon qu’elle aura été choisie ou subie ? Ou sont-elles égales ? Sans doute, comme le suggère ce roman, la question se situe-t-elle bien ailleurs…
D’une très belle écriture travaillée en accord avec l’époque et le milieu, ce roman lasse néanmoins par le répétition des amours de Madeleine toujours fulgurantes et luxuriantes et cela à chacun de ses déplacements, où qu’elle apparaisse.
La fin, tellement juste et fine, m’a personnellement affligée

Je remercie chaleureusement l’auteure pour l’envoi de ce livre

McFadden, Freida – La femme de ménage

Titre original : The housemaid
Traduction : Karine Forestier


A sa sortie de prison, et sans travail, Millie, à 27 ans, vit dans sa vieille voiture. Aux abois, elle postule chez une richissime dame prête à l’engager. Millie est ravie même si elle doit dormir dans un minuscule cagibi meublé d’un mince lit de camp et doté d’un verrou à l’extérieur de sa porte.
Son employeure, Nina, est une grosse dondon avec un Andrew de mari hyper sexy et une fllle, Cecelia, d’emblée hostile à Millie et toujours vêtue de robes à dentelles démodées. Il y a encore un jardinier qui semble vouloir avertir Millie d’un « pericolo ».
Au fil des jours, Millie est troublée : la maison est chaque jour d’une saleté inimaginable, Nina prétend avoir dit ce qu’elle n’avait jamais dit et vice versa. Seul Andrew paraît normal,t avenant et même pluôt arriré par la belle Millie.

Une histoire où les apparences sont tout ce qu’il y a de trompeur, où vous irez de surprises en surprises, et c’est déjà une raison de s’y précipiter mais en plus ce livre se termine de façon percutante ce qui est assez rare pour être signalé.
Bon il y a bien un petit côté excessif, un peu trop de coïncidences inespérables, mais si vous êtes prêts à un zeste de naïveté, vous verrez, ce roman est absolument jubilatoire

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