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Grebe, Camilla – L’archipel des larmes

Quatre époques avec quatre policières s’efforçant de découvrir le visage d’un tueur qui s’introduit chez des jeunes femmes célibataires et, en présence de leur enfant, les tabasse avec une violence rare, puis les crucifie au sol. On nomme ce monstre « le tueur des bas-fonds » car il choisit des femmes démunies dont il bafoue la féminité et la maternité.
Ces quatre policières, quoique débutantes, ou du moins peu gradées, sont extrêmement douées mais leur talent se heurte, parce que femmes, au dédain, à la dépréciation systématique et à l’ostracisme de leur supérieur
Elles doivent encore, en plus, faire face à de profondes désillusions dans leur couple.
Si ce sont ces femmes flics qui chaque fois approchent au plus près la vérité du tueur, c’est sans doute parce que, délivrées de ces préjugés et postures qui limitent l’ouverture d’esprit de certains hommes et certaines gradées, elles parviennent à s’insérer dans d’autres schémas de pensée et d’action. Chacune d’elles laissera d’ailleurs une trace qui guidera la suivante dans son enquête

L’auteure nous empoigne par la main et le coeur à la suite de ses quatre héroïnes qui se succèdent et nous relatent, chacune dans la langue de sa sensibilité, leur acharnement à sauver les futures victimes et percer le mystère du monstre, leurs réflexions, la traversée de leurs peurs, leurs doutes, leurs désespoirs,
L’enquête durera 75 ans et on se demandera avec l’auteure si les mentalités auront changé. mais le peuvent-elles tant que l’homme ne s’appréciera, lui et les autres, qu’en termes de plus ou moins, inférieur ou supérieur, plus petit ou plus grand, bref tant qu’il ne se déterminera que mathématiquement ?

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Coquery, Guillaume – Oskal

Une toute jeune équipe naît à Saint-Gaudens. A sa tête Damien Sergent, moins chef que responsable de son équipe, s’adjoint son ami Fredo, Sandrine la battante et Yannis le geek.
Ils sont appelés dans un cirque car Irina, une jeune danseuse russe, s’est donné la mort par balle. Cependant un examen plus sérieux démontre qu’il s’agit d’un assassinat, et même d’un double meurtre en lien avec la disparition d’une jeune femme qui vivait auparavant à Besançon, tout comme Irina, C’est là également que la femme de Fredo s’est évaporée il y a tant d’années, le laissant inconsolable et meurtri. L’équipe s’y rend donc mais tombe sur un mur de silence, de preuves disparues et d’obstacles musclés.
Dès lors l’enquête se complexifie en une véritable toile d’araignée aux fils emmêlés, une toile dans laquelle l’équipe traversera bien des zones de turbulences mais en ressortira soudée, prête à poursuivre son oeuvre de justice

Remarquable est que les policiers ne sont ici ni caricaturaux ni univoques, ils n’arborent pas ces postures irritantes, mais, et c’est le défaut de cette qualité, ils manquent de cette étoffe faite d’âme et de paradoxes qui nous donne le sentiment d’une réelle présence, unique, opaque et prodigieuse
Par ailleurs l’intrigue est complexe à souhait, vrai labyrinthe où les sorties se ramifient, abouchent sur des trompe-l’oeil et où, quand on pensait tout deviner, on ne frôlait en fait que la plume de l’oiseau s’envolant.
Quant à l’écriture, elle se fait discrète, tout au service de l’intrigue dont on attend la suite ..

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de Roany, Céline – Vena Amoris

En pénétrant dans une grange où gît une jeune femme éventrée, Céleste Ibar voit surgir un gendarme gradé qui l’accuse de ce meurtre. Emmenée manu militari et questionnée, Céleste, éprouvée jusqu’à l’âme, raconte…
…Comment elle fut envoyée, avec son fidèle coéquipîer Ithri, dans cette région sauvage et marécageuse de la Brière suite au meurtre d’une jeune femme mutilée aux lieux de sa féminité avec, non loin d’elle, une alliance d’homme. Or, ce crime est en tous points similaire à celui d’une jeune femme découverte quelques mois plus tôt, toujours non identifiée
C’est affligée d’un gendarme d’abord accueilli avec réticence puis accepté et même apprécié que Céleste et son équipe vont suivre les pistes ouvertes par l’étrange modus operandi du meurtrier et par ce qui se dessine comme la typologie de ses victimes
Tandis que, dans cette nature ombrageuse, les chemins s’ouvrent sur des cabanes obscures et des restaurants de luxe, Céleste est confrontée à d’autres pressions liées à un ancien procès où la légitime défense prononcée en sa faveur se voit remise en question. De quoi raviver sa culpabilité dont on sait depuis Lacan que « Ce n’est pas le mal, mais le bien, qui engendre la culpabilité » 

Si l’on retrouve l’écriture superbe et le sérieux du travail de Céline de Roany, ses personnages se sont largement étoffés et colorés, Céleste en particulier est bouleversante quand la culpabilité, le doute et la douleur la poussent à s’éloigner de ceux dont elle a un besoin essentiel et à s’armer de dureté, cet envers de sa fragilité.
On se réjouit déjà de suivre ailleurs ce personnage tourmenté, contrasté et d’une rectitude absolue.
Notons aussi cette absence totale de préjugés qui descelle, entre autres, les grilles où s’enferment d’ordinaire nos conceptions de la féminité, de la maternité et de la filiation

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Minier, Bernard – La Vallée

Martin Servaz en est à sa troisième compagne, la première l’ayant quitté et la seconde, Marianne, ayant été enlevée 8 ans plus tôt.
Un jour pourtant cette dernière l’appelle à l’aide, elle a réussi à s’échapper, se sait poursuivie mais ne peut lui donner comme indication qu’une route et des hauteurs dans lesquelles, ô chance, Servaz reconnaît aussitôt un village des Pyrénées. Il s’y rend donc mais ses recherches ne mènent à rien.
Par contre, il retrouve une ancienne collègue chargée d’enquêter sur deux meurtres atroces. Bien que suspendu de ses fonctions Martin décide de l’assister, espérant ainsi trouver une piste vers Marianne.
Lorsque des enfants s’enténèbrent, que les victimes s’avèrent avoir été suivies par une psychiatre déjantée, que le village est coupé du monde suite à un éboulement suspect et qu’un troisième meurtre survient, la tension atteint son zénith

Un roman peu crédible. L’auteur doit pousser, tirer et forcer pour faire entrer dans le même trou ces meurtres odieux, la disparition de Marianne, l’enquête d’un suspendu d’enquête, et plusieurs scènes d’héroïsme dignes des BD de notre enfance censées persuader le public que Servaz mérite bien de réintégrer son poste.
Quant à l’écriture, elle est correcte mais les métaphores peu réussies.

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Loubry, Jérôme – De soleil et de sang

2010 Haïti. L’inspecteur Simon Belage et son adjoint sont confrontés aux meurtres de deux couples dont les corps ont été mutilés selon un rituel propre au vaudou, la religion régnante. Résolument non croyant, Simon ne voit dans ces rites qu’ une mascarade destinée à masquer d’autres desseins
Au cours de ses recherches, Simon déterre une photo datée de 2004 montrant les victimes réunies autour de Baby Doc lors de l’inauguration d’un orphelinat, « la Tombe joyeuse », aujourd’hui abandonné.
En 2004 donc, six enfants présentant une différence furent enlevés de force et enfermés à la Tombe joyeuse.
Il faut savoir que l’île se distingue par sa pauvreté, sa corruption et son trafic d’enfants qui, vendus par des parents désespérés ou carrément volés, se retrouvent dans de tels orphelinats afin d’être achetés à prix d’or.

L’auteur a un réel talent pour imbiber son livre des senteurs de cette île, de sa chaleur, de sa violence toujours prête à exploser et de l’immense pauvreté de son peuple abandonné
Il dénonce également ce commerce d’enfants qui, bien qu’ayant famille, sont vendus à de riches européens croyant les adopter ou à d’aussi riches autochtones en tant qu’ esclaves
Le seul côté faible de ce roman est sa partie policière plutôt inconsistante

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Lupton, Rosamund – À toi ma soeur

Quand Béatrice apprend que Tess, sa soeur, s’est suicidée, elle quitte tout pour gagner Londres au plus vite. Impossible que Tess se soit donné la mort, comme l’affirme la police, elle toujours si joyeuse, si optimiste! Et puis elle lui aurait confié ses désarrois, elles se disaient tout !
Même quand elle apprend que Tess a accouché avant terme d’un fils mort-né, même quand le psychiatre déclare qu’elle souffrait d’une psychose postnatale, Béatrice reste convaincue qu’il s’agit d’un assassinat et décide de mener l’enquête, seule s’il le faut, jusqu’au bout
Dans ce livre qui est une longue lettre adressée à sa soeur, avec son amour, avec sa culpabilité, avec sa foi totale en cette petite soeur lumineuse, Béatrice relate son parcours vers la vérité du meurtre, mais aussi vers celle d’une vie tellement plus riche à laquelle le deuil l’unit peu à peu
Car si les deux soeurs ont vécu les mêmes effondrements – la mort du petit frère atteint de mucoviscidose, la fuite du père – Béatrice, par crainte de souffrir encore, s’est enfermée dans une vie stricte et rangée tandis que Tess vivait au jour le jour dans la générosité et l’abondance de vie

Quand un livre allie ainsi la finesse des émotions, la richesse de l’intrigue et la beauté de l’écriture, mieux vaut lui laisser la parole :
« J’ai jeté ainsi dans ta tombe tout ce que nous avions partagé, les racines solides, les tiges, les feuilles, et les douces et jolies fleurs de cette relation qui unit deux soeurs. Et je suis restée au bord, si affaiblie que j’ai cru ne plus pouvoir vivre. »

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Kerr, Philip – L’été de cristal

Berlin 1936. Bernie Gunther est détective privé. Cet homme froid, insensible et cynique, est chargé par des hauts fonctionnaires du Reich d’enquêter sur un vol de bijoux et sur la disparition d’un sbire de Goering. Si Bernie, qui a le ricanement facile, se gausse des puissants, il n’hésite cependant pas à les servir quand une belle somme est à la clé.
Il se prétend anti-nazi parce qu’il ne met aucune conviction dans le salut hitlérien et les mascarades désormais obligatoires, mais il incarne l’esprit nazi puisqu’il se pense bien plus malin et supérieur aux autres et qu’il use de tous les moyens, mensonges, corruption, chantages, manipulations, afin de plier les autres, tels de vulgaires instruments, à ses propres fins.
La dernière partie du livre, qui vise sans doute à rétablir Bernie dans notre estime, est un montage aberrant car il fait fi des méthodes directes et expéditives de la gestapo

Alors oui c’est bien dit, le propos est intelligent, le climat de défiance généralisée propre à l’Allemagne d’avant guerre est bien rendu, il y a, pour ainsi dire, de la longueur et de la largeur dans ce livre mais il manque l’essentiel : de la profondeur et de la hauteur

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Ellory, R.J. – Les neufs cercles

1974. John Gaines, vétéran du Vietnam, est nommé shérif dans le Mississippi. Chaque jour il lutte tant contre la folie que contre l’insensibilité qui menacent les survivants de cette guerre immonde et insensée dont l’horreur hante ses rêves.
Aussi, quand le cadavre d’une adolescente disparue vingt ans plus tôt est découvert, préservé par la boue et avec, à la place du coeur, un serpent enroulé sur lui-même, John sent qu’il devra traverser à nouveau les cercles de l’enfer passant par un ancien de la guerre du Japon amoureux fou de la jeune morte et traversant le clan (klan) riche et influent que fréquentait la jeune fille à l’époque.
Ce clan est celui des 4 enfants Wade dont aujourd’hui l’aînée s’est rangée et dont l’aîné s’est donné les pleins pouvoirs sur les affaires familiales, sur sa jeune soeur rebelle et sur le benjamin marginal
Cette enquête où chaque pas met John en danger puisque le klan tout entier, soutenu en haut lieu, élimine les importuns en toute impunité, est aussi le lieu où John éprouve son vrai courage, non plus celui de la peur, mais celui de la lutte pour la justice et la vérité, quoi qu’il en coûte.
Ainsi seulement John se rachètera-t-il du péché d’avoir été contraint de participer à cette guerre monstrueuse et d’en être revenu vivant
Un très grand livre

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French, Nicci – Au pays des vivants

Une jeune femme s’éveille, elle sent qu’elle est ligotée, une cagoule sur la tête. sur un sol froid. Comment est-elle arrivée ici ? Tapi dans l’ombre., son ravisseur ricane et lui apprend qu’elle mourra dans quelques jours, comme les autres. Une nuit, Abbie – tel est son nom – risque tout… et s’évade
Á l’hôpital, elle réalise qu’elle a tout oublié des jours précédant son enlèvement. Cette amnésie, due à un coup violent reçu à la tête, conduit les médecins et la police à penser qu’elle a rêvé son rapt durant sa période commotionnelle.
Quand elle sort de l’hôpital, Abbie est terrifiée, son kidnappeur va vouloir l’éliminer. Et quand elle revient chez son compagnon, celui-ci lui apprend qu’elle l’a quitté. Abbie est sidérée, elle ne s’en souvient absolument pas! Elle va alors, avec courage, avec détermination, reparcourir les jours et les heures qui l’ont amené jusqu’au lieu de son rapt.

Dans ce récit, Abbie doit affronter seule sa peur de mourir par la main de l’inconnu qu’elle a fui, et, de plus, elle doit reparcourir ce qu’elle fut avant qu’elle ne s’oublie. N’est-ce pas là le trajet que doit endurer tout homme pour devenir lui-même ? Original et captivant, ce livre bénéficie en outre d’une belle écriture.

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de Roany, Céline – Special K

Céleste Ibar est sortie de l’enfer marquée par deux balafres au visage et de multiples blessures à l’âme. Intégrée dans la police de Nantes, elle est boudée par sa nouvelle équipe parce qu’ayant pris un de ses enquêteurs en flagrant délit de violence conjugale, elle refuse d’étouffer l’affaire. Par rétorsion, son chef l’envoie constater le suicide d’une très riche bourgeoise, Anne Arnotte, avec, pour la seconder, Ithri, jeune policier aux allures nonchalantes mais génie des écrans.
Très vite, Céleste écarte la thèse du suicide et en effet l’autopsie révèle une bien sombre et triste histoire cachée sous les riches vêtements, la distinction et la générosité de celle que tous disent sainte. Une histoire où le spécial K (kétamine), cet anesthésiant hallucinatoire, joue un rôle majeur.

Très bien écrit, ce livre frappe par son sérieux et sa tristesse en bruit de fond. L’intrigue se déploie autour de deux figures que tout oppose :
Anne, la seule qui parle en je, camoufle et maquille ses blessures. Elle est le trou noir de ce roman vers lequel convergent des êtres déchirés, esclaves de leur passion ou de leur réputation, qui l’admirent ou l’envient
Céleste, que les épreuves ont dépouillée de tout ego, expose et assume son visage balafré. Elle est, en quelque sorte, le trou blanc de ce livre puisque sa gravité tient les autres à une distance qui impose le respect, mais entrave tout élan de sympathie