Rademacher, Cay – L’assassin des ruines

Traduction : Georges Sturm

Hambourg, hiver 1947, une ville occupée par les britanniques, un champ de ruines où la famine et les températures sibériennes mettent la population au bord de l’explosion. Aussi, quand une femme est découverte dans les ruines, étranglée et nue et que d’autres morts similaires s’ensuivent, l’inspecteur principal Stave est sommé de saisir l’assassin au plus vite afin de réduire au silence les anciens nazis prompts à critiquer le nouveau régime
Les coéquipiers imposés à Stave suscitent sa méfiance : un militaire britannique et un officier de la brigade des moeurs aux méthodes brutales. Stave avance donc seul au péril de sa vie.

Stave pleure toujours la mort de sa femme brûlée lors d bombardements, il attend chaque jour le retour de son fils parti au front et porté disparu ; de plus il doit résoudre cette enquête rapidement s’il veut garder sa place. Cet homme intègre et bon se donnera jusqu’à l’épuisement à cette tâche difficile car les indices sont dérisoires et la population réticente à aider une police qui les prive de leur seul moyen de survie : le marché noir
L’ambiance de la ville est magistralement rendue et l’enquête, lente comme l’hiver, est touchée par l’humanité et la modestie de son inspecteur

Norek, Olivier – Dans les brumes de Capelans

Le capitaine Coste vit dans l’île de Saint-Pierre , à l’abri d’une demeure hyper sécurisée où il recueille les dénonciations des « repentis » livrées contre l’assurance de recevoir une nouvelle identité et un passeport vers un autre continent
Mais aujourd’hui c’est une rescapée qu’on lui demande d’interroger, la jeune Anna qui, disparue à 14 ans, vient, 10 ans plus tard, d’être retrouvée, enfermée par le monstre qui a capturé, torturé et exécuté neuf jeunes femmes. Seule Anna pourrait donc démasquer le tueur mais elle demeure mutique. Pourtant, dès son arrivée chez Coste, elle se met à parler ( !)) et dresse le portrait-robot de son ravisseur. Un ravisseur caméléon qui poursuit ses crimes et se rapproche d’elle

Coste a choisi la solitude et gelé ses sentiments afin de se protéger de celui de culpabilité. Mais ce gel des sentiments accentue la violence des émotions, ces réactions éphémères et changeantes qui triomphent bien souvent du capitaine
Ce gel rejaillit forcément sur l’écriture de l’auteur, certes belle, mais froide et dénuée de poésie.
Néanmoins cette intrigue est bien troussée, prenante, et réserve quelques bonnes, et mauvaises, surprises

de Roany, Céline – De si bonnes mères

La Capitaine Céleste Ibar est envoyée, avec son fidèle coéquipîer Ithri, dans la région marécageuse de la Brière suite au meurtre d’une jeune femme mutilée aux lieux de sa féminité. Près d’elle git une alliance d’homme. Ce crime renvoie à celui, similaire, d’une jeune femme restée non identifiée.
Forcée de collaborer avec un gendarme de la région, Céleste l’accueille à reculons avant d’apprécier sa largesse de cœur et sa compétence. Leur trio s’emploie alors à décortiquer la vie de la victime et à cerner les motivations du tueur.
Outre le poids de cette enquête difficile et tortueuse, Céleste s’angoisse à l’approche de sa seconde audition qui lui fera revivre son combat à mort contre le monstre qui la torturait.
De quoi raviver sa culpabilité dont on sait depuis Lacan que « Ce n’est pas le mal, mais le bien, qui engendre la culpabilité » .

Déjà superbe, l’écriture de Céline de Roany s’est encore affinée, et ses personnages se sont largement étoffés. Céleste en particulier est bouleversante quand la culpabilité, la honte et l’angoisse effritent sa carapace de froideur et que s’esquisse alors, furtivement, une belle sensibilité toute en pudeur.
Je me réjouis déjà de suivre ailleurs ce personnage tourmenté, contrasté et d’une rectitude absolue.
Il faut saluer le sérieux du travail de l’auteure ainsi que son ouverture à ces variations de la féminité et de la maternité qui font la grandeur, et la misère, des femmes.

Merci à NetGalley et aux Presses de la Cité pour cette lecture

Philippart, Patrick – Au nom de Clara

Ce matin-là, quand Dimitri Boizot journaliste à « L’Actualité », entre dans son bureau, une femme lui téléphone lui annonçant qu’elle va commettre un meurtre ce soir. Qui sera suivi d’autres. Et qu’il sera toujours le premier à en être prévenu. Dimitri pense à un canular, mais la nuit, la même dame l’appelle, lui raconte où et comment elle a réalisé le meurtre annoncé « au nom de Clara » et elle veut qu’il en fasse la Une
Hélas, ordre express du substitut du procureur. Dimitri doit taire cette information, ce qui ne plaît ni à son rédacteur en chef furieux de rater une exclusivité, ni à la dame qui veut qu’on parle de ses crimes et mettra tout en oeuvre pour y parvenir

Que voilà une intrigue simple, mais redoutablement prenante du fait de ce lien entre la criminelle, véritable caméléon plein d’intelligence, et Dimitri, ce journaliste d’excellence tellement gentil
Si ce roman n’est pas le chef d’oeuvre du siècle, il faut lui reconnaître une belle cohérence et une dynamique captivante

Ægisdóttir, Eva Björg – Les filles qui mentent

L’inspectrice Elma a intégré une petite équipe quand le corps d’une jeune femme, disparue sept mois auparavant, est découvert dans un champ de lave. On pensait que Marianna s’était suicidée, mais vu l’état du corps véritablement massacré, il s’agit bien d un meurtre. L’enquête doit donc reprendre à zéro, et d’abord revenir sur l’histoire de la victime, depuis son passé tragique, sa difficulté à être mère à 15 ans, sa solitude, ses incartades qui lui valurent le placement temporaire d’Hekla, sa fille, en famille d’accueil
En alternance, une jeune mère confie son rejet, son dégoût même envers son bébé, son amertume envers cette enfant qui la prive de sa liberté. Mais qui donc parle ici ? Marianna ou une autre mère ?

Par delà l’enquête, ce roman analyse les effets d’une maternité non voulue sur l’enfant, dont deux particulièrement : l’enfant peut aussi bien s’abriter derrière un détachement froid que s’établir dans un lien fusionnel maladif.
Ce roman avance au rythme de l’introspection, il nous offre ainsi le temps de comprendre les difficultés de ces mères trop jeunes, isolées et démunies. Enfin, il nous amène au constat que chaque mensonge coûte une vie.

Un grand merci aux éditions La Martinière et à Babelio pour cette lecture

Abbott, Rachel – Juste derrière toi

Ash et Jo forment avec leur petite Millie de 7 ans une famille heureuse à laquelle le frère et la soeur d’Ash s’adjoignent fréquemment
Un soir deux policiers frappent à leur porte en emportent Ash accusé d’actes de pédophilie et de violences sur enfants. Suit une autre équipe chargée d’interroger Millie dans un centre spécialisé. Restée seule, complètement sidérée, Jo s’interroge et s’angoisse. Quelques heures plus tard, toujours sans nouvelles, Jo téléphone au commissariat mais là personne n’a eu vent de l’arrestation d’Ash ni d’une prise en charge de Millie
Manifestement le père et l’enfant ont été enlevés, mais par qui? Et pourquoi?
Aussitôt l’équipe de Tom Douglas se mobilise et s’ingénie à couvrir toutes les pistes possibles, des plus usuelles aux plus sophistiquées, mais nul ne peut imaginer le piège diabolique dans lequel Jo, Ash et Millie vont être pris

Sans doute le Rachel Abbott le plus abouti, celui dont la fin est aussi machiavélique que le corps de son intrigue, celui où l’on reste suspendu, haletant, échafaudant divers scénarios de conserve avec les enquêteurs, questionnant les mensonges et les secrets de ceux-là même qui ont le plus à coeur d’atteindre la vérité, ne sachant bientôt plus à qui nous fier et plongés, de ce fait même, au coeur d’un suspense envoûtant comme on les aime (pour autant que nous ne soyons pas trop sourcilleux sur certains points de logique)

Rigbey, Liz – L’été assassin

Suite au décès de son bébé, Lucy a quitté sa Californie natale et tous ceux qu’elle y aime pour aller vivre à New York, seule, et se tuer au travail dans une banque.
Trois ans plus tard elle reçoit un appel de sa soeur Jane: son père vient de mourir. Suicide dit Jane, assassinat pensent les policiers sur place 
Lucy rentre au plus vite et demande de pouvoir loger chez ses tantes russes, les soeurs de sa mère. Ces femmes pleines de chaleur et de bonté l’incitent à aller voir sa mère internée après la mort de son dernier-né et sa bascule dans la démence. Et ce fut alors Jane qui se chargea de Lucy, Jane la responsable, aujourd’hui devenue médecin
Entre-temps la police observe, se promène, parle à chacun, sans alerte comme si elle se contentait de vérifier une hypothèse ou d’en attendre les preuves

Lucy, la narratrice s’est toujours sentie coupable, de la folie de sa mère, de la mort de son bébé, des malheurs qui l’entourent, mais de quelle histoire, de quel mythe tire-t-elle donc ce fardeau ?
L’intrigue se déroule lentement, au gré des paysages, des souvenirs et de ce lent travail de dessillement qui mène à la vérité
L’écriture est belle, l’atmosphère vogue entre regret, tristesse et une angoisse qui s’infiltre avec subtilité. Et le final nous plonge dans un questionnement sans fin.
Un livre discret mais dont les silences se sont accordés aux miens

Hjorth & Rosenfeldt – Justice divine

La police d’Upsalla, confrontée à un violeur en série, demande du renfort à Stockholm, ce qui contraint les premiers à travailler avec Sébastien Bergman, ce profiler odieux, égoïste, et coureur dont ils s’étaient récemment débarrassés. Sa fille Vanja surtout le voit venir avec colère parce qu’après l’avoir abandonnée, il l’a retrouvée et s’est empressé de saccager sa famille adoptive
Les policiers suspectent un lien entre ces femmes, un lien qu’elles nient et qu’ils vont s’acharner à établir au cours d’une enquête difficile, d’autant plus que chacun d’eux souffre, se tourmente, craint ou se dérègle dans sa vie personnelle. Souvenirs et déchirements personnels vont, dans ce tome, prendre une grande place et conférer à ce roman riche et passionnant une dimension psychologique forte et douloureuse
Les thèmes de l’avortement, de la trahison et de la pulsion qui, comme l’addiction, ne se maîtrise pas sans un désir de changer et une recherche d’aide, sont au coeur de ce livre
Ce tome 6 peut être lu indépendamment des autres, les allusions au passé des personnages sont suffisamment claires pour nous imaginer être dans un premier tome

Jourdain, Hervé – Terminal 4

Zone de l’aéroport Roissy, la capitaine Lola et la brigadière Zoé interpellent un partisan de Daech quand elles voient les pompiers éteindre un incendie de voitures. Curieuse, Zoé s’approche et son regard tombe sur le corps calciné d’une jeune femme
Les voitures incendiées appartiennent à un réseau de chauffeurs chinois travaillant à bas prix, ce qui met en colère les taxis officiels
Malgré les zadistes, la directrice de l’aéroport lance la construction d’ un Terminal 4 destiné à élargir le champ d’aviation et certifie, chiffres à l’appui, que les émissions de CO2 diminuent. Par ailleurs, elle conteste le projet de loi sur la taxation du kérosène en brandissant le fameux chantage à : plus de coûts = pertes d’ emplois
La jeune femme décédée est identifiée comme Sabrina, l’assistante de la directrice de l’aéroport, Idéaliste, Sabrina désire vraiment réduire la pollution, aider les SDF vivant dans les parages de l’aéroport et sauver les jeunes migrants qui y sont surexploités
Qui donc a tué la jeune femme?

L’écriture est centrée sur le rythme des actions et non sur le côté littéraire. Certes, les thèmes complexes, les personnages duplices et l’intrigue retorse à souhait sont intéressants, mais tout cela est exposé d’un ton si sec et de façon si factuelle que le plaisir de lecture se perd rapidement
Tout au plus peut-on considérer ce livre comme le script d’un bon film

Jonasson, Ragnar – La dernière tempête

Noël 1987 l’inspectrice Hulda enquête sur la disparition d’une jeune fille, elle s’y donne corps et âme pour se faire une place parmi ses collègues machistes, mais ce faisant, elle ne réalise pas le drame que vit sa fille
Ce même Noël, au fin fond de l’Islande un blizzard glacial immobilise la région. Et là, dans une ferme isolée, survit le couple Einar-Erla, prêt à fêter Noël. Soudain on frappe à leur porte, Un homme transi de froid dit s’est perdu en chassant avec des amis Einar l’invite à entrer et à passer la nuit chez eux, mais sa femme, Erla, se méfie de cet inconnu et reste à l’affût. Elle l’entend se déplacer la nuit dans leur maison et en avertit Einar à son tour gagné par le soupçon. Dans ce huis-clos, l’angoisse va monter petit à petit jusqu’à l’insoutenable
Deux mois plus tard, Hulda reprend le travail après un long arrêt On l’envoie sur une scène de crime, en effet un couple a été assassiné dans une ferme isolée.

Écrit dans une langue sobre, avec cette poésie rustique aux accents naïfs propre à l’auteur, ce roman met en parallèle trois couples avec une enfant presqu’adulte: celui de Hulda avec leur enfant enfermée dans une souffrance indicible, celui des parents de la jeune fille disparue et celui du couple Einar-Erla dont la fille, attendue pour Noël, tarde à venir
Ces mises en parallèle toute d’intelligence, de finesse et d’émotion nous laissent au bout de leur chemin alourdis de tristesse, bouleversés, émerveillés

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