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Saule, Tristan – Mathilde ne dit rien

Mathilde est grande et massive, ancienne sportive ayant frôlé la notoriété, elle va où elle se doit d’aller, silencieuse et tranquille, ne craignant personne.
Sa seule peur, intime, est que le soleil ne soit mort et que les huit minutes restantes avant que le monde ne le réalise soient déjà entamées. Mais éteinte ne l’est-elle pas déjà, elle que des intermèdes du temps passé nous montre dans l’intensité d’un amour inconditionnel ?
Aujourd’hui Mathilde est travailleuse sociale. Elle aide au mieux les personnes à obtenir des aides financières vitales. Mais quand elle apprend la corruption et l’injustice pratiquées par ses collègues et cela alors que ses voisins spoiliés et risquant l’expulsion sont déboutés, elle se décide à prendre une voie qu’elle s’est toujours refusée, réveillant du même coup une ancienne blessure à la hanche

Un roman qui se lit dans une sorte de recueillement et la gorge nouée.
Un roman dont l’écriture s’accorde comme rarement avec son personnage et son thème
Un roman dont on ne peut parler sans lui faire de l’ombre et sacrifier son silence sacré

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Delareux, Vincent – Le cas Victor Sommer

Victor Sommer a 33 ans et vit seul avec sa mère, sans aucune relation sociale. En effet il n’a pas besoin de travailler puisque sa mère l’entretient afin qu’il s’occupe d’elle, de même il n’a nul besoin d’une femme ni d’amis ou de copains puisque maman doit lui suffire
Seuls ses rendez-vous avec le psychiatre lui sont concédés car depuis son enfance Victor fait d’effroyables cauchemars d’engloutissemnt, mais en consultation, plutôt que de parler, notre héros reste coincé dans des considérations triviales
Toutes les velléités de liberté de Victor se heurtent aux reproches maternels et avortent sous l’effet conjugué de l’inaptitude sociale et de la culpabilité
Mais un jour, suite à une dispute, sa mère disparaît
Pourra-t-il vivre sans elle ?

La langue est magnifique et le discours, tenu par Victor, est admirable dans la compréhension psychanalytique de cet homme
L’auteur nous montre comment un amour vorace, castrateur et possessif produit des cauchemars terrifiants, détruit la possibilité de relations sociales saines, et interdit à l’homme d’exister pour lui-même
On étouffe avec Victor pour qui toute issue est bloquée puisqu’il est incapable de se débrouiller dans la vie, incapable de travailler, d’aimer une femme, d’avoir des relations normales.


Merci à NetGalley et à Librinova pour cette lecture

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Borrmann, Mechtild – L’envers de l’espoir

Valentina vit dans la zone d’exclusion de Tchernobyl, elle attend le retour de sa fille Katerina en lui écrivant l’histoire de sa vie, ses rêves de jeune fille brisés par le régime russe, son mariage heureux et puis la catastrophe, son mari appelé comme liquidateur et elle comme infirmière, les mensonges d’un état bientôt acculé à évacuer les habitants de la zone vers Kiev et ses alentours où ils sont accueillis comme des pestiférés.
Quand l’Ukraine acquiert enfin son indépendance, Katerina part quelques mois en Allemagne avec une amie, mais à présent elles devraient être rentrées. Inquiète, Valentina fait appel à un membre de la police.qui découvre un vaste réseau de prostitution protégé par sa hiérarchie. Ce réseau séquestre les jeunes filles dès leur sortie d’une Ukraine qu’elles ne reverront jamais.
Seule l’une d’elles s’est enfuie et a trouvé refuge dans une ferme

Magnifiquement écrit et bouleversant, ce roman raconte le drame de Tchernobyl à travers le regard d’une femme frappée dans sa chair et celle de sa famille par cette catastrophe
On y apprend également l’ignominie de ceux qui capturent des jeunes ukrainiennes naïves et les forcent à se prostituer avant de les éliminer puisque de toutes façons elles sont inépousables, ne pouvant donner naissance qu’à des monstres post-nucléaires.
Hélas le malheur ne protège pas du malheur


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Menegaux, Mathieu – Femmes en colère

Violée, avilie par deux hommes, Mathilde Collignon sait qu’une plainte n’aboutira pas mais se heurtera aux sarcasmes des hommes de loi, alors elle rend justice elle-même
Devant la cour d’assises, Mathilde ne nie pas son acte vengeur mais demande la clémence. Que faire d’autre quand son viol a été lui, jugé comme n’ayant pas eu lieu ?
Tandis que le jury composé de trois magistrats et de six jurés, quatre femmes et deux hommes, délibère, l’accusée tremble et redoute une lourde peine qui l’éloignerait de ses deux filles tant aimées
Dans la salle des délibérations le clan des femmes s’oppose avec colère à la violence des hommes qui réclament le droit de draguer (!) ou en appellent à l’application stricte de la loi en excluant toute émotion .
La lutte est âpre car il faut les deux tiers des voix pour emporter la condamnation de Mathilde, et la moitié pour établir la durée de la peine. Cependant les femmes sont bien décidées à faire entendre la voix de l’émotion et de l’humanité.

Ce livre court mais intense dénonce l’état de nos sociétés où, malgré les beaux discours égalitaires, la femme détruite en son corps sexué ment ou l’a bien mérité tandis que l’homme détruit en son corps sexué est la victime d’un crime monstrueux relevant de le cour d’assises

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Blanchard, Christian – Tu ne seras plus mon frère

Syrie 2011. Le dictateur Bachar el-Assad décide d’ écraser la rébellion de l’ASL, l’armée syrienne libre.
On suit Kasswara, le fils aîné d’une famille franco-syrienne qui s’engage dans l’ASL tandis que le fils cadet, Kamar, intègre l’armée de Bachar. Les frères sont dorénavant ennemis.
Tous deux se font remarquer comme tireurs d’élite
La première fois que Kasswara tue, il s’imagine tirer sur des objets, ensuite il justifie ses tueries, puis il y prend plaisir et enfin tuer devient sa drogue
L’ASL s’affaiblit fortement lorsque une faction état islamiste s’en détache, amenant la Russie à intervenir aux côtés de Bachar . L’ASL s’effondre.
2019, Florence Dutertre est assistante sociale, elle reçoit les « lionceaux du califat », ces enfants de parents français partis faire le djihad en Syrie, et détermine si leur endoctrinement en fait des tueurs potentiels ou non.
Mais un tueur d’élite abat ces enfants dès leur arrivée en France

Ce livre résume avec une grande clarté la situation de cette Syrie déchirée par des guerres fratricides
Ce roman montre que la guerre peut insidieusement attirer un homme de paix dans une passion de tuer telle que toute autre raison de vivre lui paraît dérisoire.
Enfin l’auteur nous fait ressentir cette terrifiante idéologie du djihad qui n’a d’autre but que la destruction et d’autre raison qu’une haine sans fin

Merci à NetGalley et aux éditions Belfond pour cette lecture

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Fitzek, Sebastian – Le cadeau

Voici une histoire dont la complexité est à la mesure des astuces d’un inconscient chargé d’occulter souffrances et dévoilements .
Milan Berg, souffre d’alexie, un analphabétisme total qu’il compense et cache grâce à sa mémoire photographique phénoménale
Un jour il distingue, à l’arrière d’une voiture, une adolescente terrifiée qui exhibe un message. Incapable de lire ces mots, Milan suit la voiture jusqu’à une maison qu’il visite le lendemain avec son amie Anka. Étrangement le lieu est abandonné, ne reste qu’un message codé selon la méthode inventée jadis par Milan avec son amour d’enfance. Un code lié au livre « Le cadeau »
Comment un tel code peut-il resurgir ici ?
Ce message est le premier d’un jeu de pistes qui mène irrésistiblement Milan sur les lieux des drames de son enfance, ces drames dont on l’a cru responsable et dont il répète chaque nuit le cauchemar, ces drames qui entraînèrent son alexie, mais pourquoi et comment?

Ce parcours dans les méandres de l’inconscient où les gens changent de noms, où rien n’est cohérent ni censé, où vérités et mensonges s’entremêlent et s’embrouillent, ce parcours jonché de morts bien réelles celles-là, peut surprendre et dérouter, mais ce dont il s’agit en finale c’est de mettre en scène et en action cette question indémêlable et torturante
Naît-on mauvais ou le devient-on ? Et si l’on naît mauvais est-on condamné à commettre le mal ou peut-on y résister?

Merci aux éditions l’Archipel, à Mylène Pagnat et à NetGalley pour cette lecture

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Mayeras, Maud – Les monstres

Entre «Room» d’Emma Donoghue et «La petite fille aux allumettes» de Gaëtan Soucy, «Les monstres» montrent ce que l’emprise et la perversion peuvent accomplir de ravages dans l’esprit et le corps des enfants.
Enfermée dans une cave sombre et dénudée, une jeune adolescente est violée, battue et humiliée par l’Ogre qui lui fera plusieurs enfants dont deux seulement resteront auprès d’une mère s’efforçant de donner ce qu’elle peut d’amour au sein de cet enfer.
L’Ogre s’attribue le nom d’Aleph (cette première lettre de l’alphabet hébreu désigne Dieu, le créateur du monde tel que dit par la Bible dont l’entame est la deuxième lettre, Beth) il professe aux petits leur état de monstres ennemis des hommes, il leur enseigne une version aliénante et pervertie du monde et des êtres.
Un jour Aleph ne vient pas, puis il ne vient plus. Faute de nourriture, la mort guette la mère et ses petits mais une équipe de sauvetage est dépêchée, les verrous cèdent, les hommes entrent, terrifiant les enfants qui blessent leur mère avant de s’enfuir

L’effroi, le déchirement intime, le cri munch-ien qui nous étreint devant l’atrocité de cette séquestration, atteint l’insupportable devant cette violation exercée sur de jeunes esprits, instillant en eux la certitude que le règne le Mal est bon, qu’une vie d’ombre et de saleté mérite d’être défendue et que l’autre est toujours un ennemi à tuer.
Dans notre monde actuel, combien d’Aleph corrompent-ils ainsi le coeur et l’âme de leurs enfants ?
L’auteure nous démontre également que la belle écriture peut dénoncer, mais qu’elle peut aussi avilir



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Nay, Roz – La sentinelle

Alex, assistante sociale à la protection de l’enfance, vit en couple avec un Chase, garçon naïf mais profondément gentil
Un jour Ruth, sa soeur aînée disparue après avoir fui sa famille dix ans auparavant, frappe à sa porte en lui demandant de l’héberger car elle est enceinte et ne sait où aller
Alex accepte à la condition que Ruth ne parle jamais de leur passé, en particulier de ce drame épouvantable qui mit fin au bonheur familial

Les soeurs prennent tour à tour la parole et si l’auteure les présente toutes deux comme des manipulatrices. Si elle tente de susciter notre méfiance envers chacune d’elles doublée de la défiance qu’elles se portent mutuellement, ce n’est là qu’un procédé dilatoire car il est évident, et cela dès le départ, que l’une d’elle est gouvernée par un monstre enfoui en elle.
Alors oui, il y a la crainte que le monstre ne gagne la partie, il y a la curiosité de connaître ce drame d’enfance qui a brisé leurs vies, ce qui procure au roman une tension et un rythme certains, mais les personnages manquent de finesse, de profondeur et de complexité, cette dernière se réduisant à la duplicité chez l’une et à la confusion chez l’autre
Quant à l’écriture, elle est efficace, sans plus

Merci Hugo Thriller et NetGalley pour ce livre

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Tharreau, Estelle – La peine du bourreau

Texas, prison de Walls, couloir de la mort. Ce soir le gouverneur du Texas doit accorder ou non la grâce au prisonnier 0451, grâce sans laquelle dans quatre heures l’injection létale lui sera administrée. Quatre heures au cours desquelles le gardien-bourreau tente de montrer à ce fonctionnaire borné ce qu’est la vie en prison et ce que 40 ans passés auprès de monstres et d’innocents malchanceux lui ont enseigné, à savoir que la justice est constamment injuste. Et la peine du bourreau infinie.
Ce récit est ponctué de retours sur la vie du prisonnier et sur les raisons qui l’ont poussé à commettre cinq assassinats.
En dehors de l’enceinte, la foule s’impatiente, les partisans de la peine de mort tempêtent, les opposants grondent.

Avec cette écriture sobre qui la distingue, l’auteure nous offre ici un récit brillant, une véritable leçon de philosophie sur le thème de la Justice et du droit de tuer
La Justice est-elle cet horizon inaccessible de l’Idée? Est-elle cet ensemble de lois dont le non respect mérite punition? Est-elle ce que nous estimons juste selon nos sensibilités et nos préjugés?
Qui peut prétendre exercer la justice en tuant? Le juge appliquant une loi l’autorisant? Le gardien promu bourreau? Le condamné qui a sauvé des enfants en exécutant leur père violent?
Qui peut juger? Au nom de quoi? Comment être juste?

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George, Elizabeth – Anatomie d’un crime

Pour les enfants Campbell, la vie est pavée de souffrances: un père abattu devant sa fille, une mère cloîtrée dans un hôpital psychiatrique, suivis d’une grand-mère dotée d’un mari alcoolique et qui, un beau jour, les dépose, tels des sacs poubelle, sur le trottoir de sa fille Kendra. Cette dernière, célibataire par choix, ne s’attend pas à un tel cadeau-fardeau.
Ness, 15ans, exprime sa révolte dans le sexe, la drogue et l’agressivité; Joël,12ans, protège son petit frère Toby perdu dans ce monde qui l’effraie.
Grand solitaire, Joël devient vite la proie d’une bande de loubards. Mais quand ces derniers s’en prennent à Toby, Joël, affolé, est prêt à tout pour éviter le naufrage mental de son petit frère
Si Kendra se soucie réellement de ses neveux, elle est cependant débordée par leurs problèmes qu’ils s’emploient d’ailleurs à lui taire, car telle est la loi des quartiers pauvres et malfamés

Un roman sublime, poignant, mais infiniment triste.
L’auteure, tout comme Kendra, entoure les enfants d’une immense, et impuissante, tendresse. Impuissante parce que leur blessure intime est si profonde, si indicible qu’elle ne eut s’exprimer que dans la rage l’effondrement ou le naufrage .
Quand le monde est violence, que faire de sa tendresse? Quand tout est désespoir, comment croire à une issue qui ne soit cruelle?