Antoine, Amélie – Pourquoi tu pleures ?

Dénigrée, dévaluée, sans cesse comparée négativement à sa soeur et son frère par une mère froide et méprisante, Lilas n’a d’existence et de valeur qu’aux yeux de son père aimant, mais ce dernier décède brutalement .alors qu’elle n’a que 16 ans. Endeuillée de son père et d’elle-même, Lisa ne reprendra pied qu’avec Maxime, ce garçon charmant, attentionné et drôle que tous adorent.
Sous le regard amoureux de son ami devenu son mari, Lilas s’épanouit et plus tard, met au monde une petite Zelie qui dort mal, crie et pleure énormément. Lilas exige d’elle-même d’être une épouse et une mère idéale, toujours disponible et souriante, mais ces devoirs l’épuisent de plus en plus. Un soir, elle se repose tandis que Maxime se rend chez un collègue avec Zelie, mais ils ne rentrent pas. Le lendemain, affolée, Lilas appelle la police.

Un livre poignant sur l’impossibilité d’expliquer nos actes quand, portés par une infinité de micro-lésions, ils s’extériorisent un jour sous forme d’un éclat brutal.
Un ouvrage sur l’insondable solitude de l’être humain, une solitude accentuée encore quand cet être fut engendré dans le gouffre du rejet et se voit constamment menacé d’y retomber.
Un roman sur l’incommunicabilité des vécus et des ressentis qui, de quelque façon qu’on s’ingénie à les exprimer, seront toujours déformés par les vécus et ressentis de ceux qui les écoutent.
Alors, à la solitude s’ajoute l’isolement.
Un livre qui touche, émeut, fâche et poignarde

Rouchon-Borie, Dimitri – Le Démon de la Colline aux Loups


Le narrateur, emprisonné pour longtemps, entame le récit de sa vie depuis son enfance où il vivait dans une pièce noire, blotti contre ses frères et soeurs, enfoui quasi sans mots dans la chaleur de leur unité. Jusqu’à ce que Duke, ainsi apprend-il son nom, soit tiré de là par le service social obligeant ses parents à le scolariser. Complètement perdu dans un monde dont il ne connaît aucun objet et aucun usage, Duke sera en plus l’objet de viols sauvages de son père jusqu’à son hospitalisation et le placement des enfants. S’il a témoigné contre son père et sa mère, c’est pour sauver sa soeur préférée, Clara, celle qui le consolait après les viols subis, celle dont il voulait à tout prix protéger l’innocence.
Comme Duke ressent en lui une rage grandissante, qu’il nomme son Démon et dont il ignore les limites, il quitte tout et part,

C’est raconté dans une langue riche de sa pauvreté, infiniment belle, nourrie à l’innocence de l’enfance bafouée, une langue qui vient vous déchirer le coeur, vous arracher les tripes et vous briser l’âme.
Et même si le Démon s’empare par moments de Duke, cette rage irrépressible se lèvera toujours afin de défendre l’innocence de sa soeur préférée, celle qu’il a sauvée de la noirceur du père et dont le nom, Clara, demeurera en lui comme une rédemption, comme une clarté pure et belle.

Schoeters, Gaea – Le trophée

Titre original : Trofee
Traduction : Benoît-Thaddée Standaert

Hunter White est un financier corrompu pour qui tous les moyens sont bons afin de s’enrichir, ce qui lui permet, chaque année, de s’offrir un trophée de chasse.
Hunter estime qu’abattre un animal pisté et traqué par des hommes non armés qui lui désignent enfin sa proie calmée est une chasse glorieuse. De plus, il prétend préserver la nature en s’appuyant sur des arguments qui refusent d’envisager l’autre versant des choses.
Mais le gibier convoité a été abattu par des braconniers. Alors Van Heeren, le guide de ces chasses aux trophées, qui connaît la noirceur de White, client chez lui depuis des années, va l’amener chez les bushmen avec une intention lucrative bien peu louable.’

Quand White et Van Heeren pensent le monde comme marchandise, les bushmen le perçoivent comme don et sacrifice. Ce n’est qu’une fois immergée dans le monde de l’autre que l’avidité sera déroutée et dévoilera pleinement l’être véritable du prédateur
L’écriture est magnifique, capable de convoquer la beauté et la grandeur des paysages comme d’évoquer les circonvolutions de l’esprit humain, depuis l’occlusion à toute pensée autre chez le Chasseur jusqu’à son acceptation par les bushmen pour qui tout participe au sens du monde.

Reid, Ian – Je sens grandir ma peur

Titre original : I’m thinking of ending things
Traduction : Valérie Malfoy

Jake et la narratrice se connaissent depuis peu, pourtant le jeune homme désire lui faire rencontrer ses parents. Durant le trajet le couple échange parcimonieusement, car la narratrice refuse de parler de ces appels anonymes qu’elle reçoit depuis son propre numéro et qui, sans être menaçants, sont troublants.
De même elle passe sous silence son projet d’en finir.
Les parents de Jake se montrent accueillants mais une atmosphère d’inquiétante étrangeté émane de leur ferme. .
Au retour, pris dans une tempête de neige, le couple s’arrête près d’une école, et pénètre dès lors dans une autre dimension, celle de l’intériorité fondamentale, là où la solitude est la plus désespérante et la plus désirée ; là où le secours de l’autre est appelé dans l’effroi de son absence et la menace de sa présence ; là où peut prendre place tout autre interprétation que notre douleur et notre terreur d’enfance y versera
Interrompant cette narration, deux personnages discutent d’un homme qui s’est donné la mort.

Un livre fort bien écrit et très étrange parce qu’usant principalement du symbolique et de la pensée imagée. Un livre que je ne qualifierais pas de thriller psychologique, même s’il y a une montée d’angoisse évidente, mais de roman métaphysique parce que les personnages incarnent des idées en mouvance et n’ont dès lors ni consistance ni chaleur humaine.

Pavicic, Jurica – La femme du deuxième étage

Traduction : Olivier Lannuzel

Bruna est en prison et ne reçoit de visites que de sa mère et de Suzana, son amie, sa mère par culpabilité, son amie par soutien.
Au long de ces années de détention, Bruna se souvient : de son passé misérable, de sa rencontre subjuguée avec Frane et avec sa mère, Anka, sorte d’araignée régnant au centre de sa toile.
Le couple s’installe à l’étage au-dessus de celui d’Anka qui possède le bâtiment ; solution plus économique certes mais qui implique pour Bruna de devoir manger avec elle, de subir ses piques et ses demandes incessantes, de souffrir ce dénigrement, cette destitution que Frane ne perçoit absolument pas puisqu’il idéalise sa mère et que, marin, il s’absente de longs mois
Or un jour de canicule Anka fait un AVC qui la laisse impotente. Frane parti, Bruna en aura seule la charge…

Bruna se refuse le droit d’exprimer sa fatigue, sa déception, sa souffrance. Elle endure en silence, un silence issu d’un excès de finesse et de générosité
Ce roman est imprégné d’un fatalisme dans lequel nos actes et nos vies seraient l’aboutissement d’une série d’incidents extérieurs, sans pour autant que cela nous dédouane de la culpabilité et de la responsabilité envers les autres qui n’ont pas à en subir les conséquences
J’ai été touchée par la douleur-douceur, la nostalgie, la solitude et une forme de désespoir espérant qui sont l’âme de ce livre

Brundage, Elizabeth – Point de fuite

Titre original : The vanishing point
Traduction : Cécile Arnaud

Rye, Julian et Martha sont des élèves de l’école Brodski. Tous trois recherchent la célébrité, ce point de mire (mirage) qui cache et révèle en sourdine leur point de fuite, cet idéal, ce sens d’être et de vie qui ne leur apparaîtra, pour deux d’entre eux que bien plus tard.
Très jeune déjà, Rye se distingue par ses portraits pris dans une composition qui les humanise, Julian photographie des lieux vides de toute humanité, Magda prend sur le vif ses voisines, ces jeunes polonaises laborieuses qui connaissent la souffrance et les grandes joies partagées.
Seul Rye connaît la célébrité, et sa carrière brillante le jette et le perd dans son point de mirage. Julian, jaloux de la célébrité de Rye, ronge son amertume avec l’os publicitaire et ses richesses. Julian ira jusqu’à épouser sans amour Magda, le premier amour de Rye, dans un moment où la jeune femme est particulièrement fragile.
Magda suivra son point de fuite, plus limpide pour elle en tant que femme que la vie a éprouvée, elle vit pour sauver son fils de l’addiction dans laquelle il fut entraîné faute de point de fuite.
Un point de fuite est pourtant toujours déjà là, dès le départ, mais ne se découvre qu’après avoir perdu son ou ses points de mire.
Un tel point de fuite n’est pas soumis aux aléas du monde ; au contraire, il est alors plus que jamais précieux puisqu’il pousse l’homme à vivre dans le dépassement de soi, ce qui distingue sans doute le plus essentiellement l’homme comme digne de ce nom.
Un roman qui allie le trio du coeur, de l’intelligence et de l’écriture.
Un très grand livre.

Brookmyre, Chris – L’ange déchu

Titre original : Fallen Ange
Traduction : Céline Schwaller

Après les obsèques de son mari Max, Célia Temple désire rassembler sa famille dans leur villa au Portugal que Max aimait tant. Il était un professeur de psychologie brillant, reconnu pour sa méthode de décomposition des théories complotistes.
Les voisins des Temple ont engagé une nounou, Amanda qui, étudiante en journalisme, est ravie de passer l’été près des Temple car elle voue une admiration absolue aux travaux de Max.
Célia Temple fut une actrice célèbre, aujourd’hui âgée, elle éprouve le besoin de tester son pouvoir de séduction ainsi que de régner sur ses enfants. Seule sa dernière, Sylvie/Ivy échappe à cette emprise, éveillant ainsi chez sa mère une rage tenace
Seize ans plus tôt, un drame terrible eut lieu dans cette demeure, un drame qui en cachait bien d’autres
Alors Amanda, pourtant éblouie par cette famille, commence à discerner les contours de secrets inavouables

A partir de quand le soupçon envers une théorie devient-il du conspirationnisme? Comment départager ce conspirationnisme du l’investigation honnête, voire du lancer d’alarme ?
Comment se construire quand l’on est sans défense face à une armée de manipulations et de fausses déclarations ?
Comment se construire dans une famille quand tout y mensonges déniés, désaveux, hypocrisies, dénégations, parjures et toutes les manipulations et torsions dont les esprits pervers sont capables et dont ils jouissent abusivement?
Telles sont quelques questions que ce livre magistral soulève avec une intelligence et un style hors pair. 



Beckett, Simon – Les témoins de pierre

Sean a quitté Londres pour se cacher dans la campagne française. Alors qu’il traverse un champ, sa cheville se prend dans un piège à ours. Des heures de souffrance plus tard, il est délivré par Mathilde la fille aînée du propriétaire des lieux. La jeune femme le recueille et le soigne dans la grange, à l’abri du regard de son père, un fermier violent et autoritaire avec qui la rencontre sera hargneuse avant qu’il ne s’amuse à mettre Sean à l’épreuve des travaux de la ferme.
La seconde fille du fermier, Gretchen, est une jeune adolescente provocante et hystérique. En conflit constant avec Mathilde, elle vénère son père.
Graduellement, Sean se sent pris dans une toile d’arxaignée qui se tisse ; encore invisible elle est d’autant plus effrayante

Ce roman rural est éprouvant en ce qu’il nous plonge dans un climat de menace et de pesanteur grimpantes ; menace issue du père bien évidemment avec sa violence sans cesse à fleur de peau ; pesanteur chez Mathilde, constamment au service des autres, elle dissimule une souffrance et une solitude profondes sous un masque d’impassibilité ; menace encore émanant de la jeune Gretchen aux réactions imprévisibles et même excessives.
Et puis surgiront les secrets, sombres, atroces
Un roman à découvrir, magistralement noir

Mouawad, Wajdi – Anima

Un jour, en rentrant, Wahhch Debch découvre sa femme assassinée et bafouée de façon abominable. Comme la police est impuissante, et réticente, à capturer l’assassin bien qu’elle en sache le nom et la cache dans une réserve indienne, Wahhch se lance seul à sa poursuite, non pour se venger ou réclamer justice, non, mais pour s’assurer qu’il n’est pas lui-même l’auteur de ce meurtre odieux. La quête du héros sera donc celle de son origine incarnée par ce nom Wahhch signifiant monstre brutal en libanais. Les animaux assistant aux étapes de ce périple ressentent par ailleurs une grande proximité avec cet homme

Ce roman a pour lui son écriture avec des instants d’une grande poésie et cette étrange relation du héros avec le meurtrier de sa femme ainsi qu’avec les animaux jalonnant son chemin.
Je regrette néanmoins que le procédé qui met en mouvement différents animaux sur le parcours du héros soit utilisé de façon systématique et donc souvent artificielle, comme artifice permettant d’éviter toute la richesse des émotions humaines.
Ce livre grave et sombre, centré sur la relation du héros avec un assassin auquel il s’identifie, se lie intimement et poursuit ardemment, ne se comprend qu’à la lumière de ces tragédies antiques quand les scansions faisaient énigmes et que l’origine perdue déterminait la destinée
Dommage qu’ici cette révélation finale, et centrale, n’ait pas lieu dans la continuité de l’histoire mais dans un autre récit, venu d’ailleurs

Brundage, Elizabeth – Dans les angles morts

Un soir, en rentrant de son travail, George Clare découvre sa femme Catherine morte, le crâne fendu d’un coup de hache.
Huit mois auparavant George avait acheté à vil prix cette ferme dévaluée depuis le suicide des parents Hale complètement ruinés et le départ forcé de leurs trois garçons pleurant leur mère adorée et si mal aimée par un mari violent.
Catherine Clare ignore ce passé douloureux mais elle ressent la souffrance imprégnant ces lieux. Sensible, peu sûre d’elle, aimant faire plaisir à son mari et sa petite Franny de 3 ans, elle ouvre la porte aux garçons Hale venus proposer d’effectuer quelques travaux. Bien vite ils s’attachent à Catherine qui leur rappelle leur mère et à Franny, cette enfant pleine de joie.

Au centre de ce magnifique roman noir, un couple que tout oppose : Georges sûr de ce que tout peut être sacrifié et bafoué sur l’autel de son plaisir et de son ambition, et Catherine aux principes stricts mais qui doute, s’interroge et désire approcher la vérité. S’ensuit la stagnation de Georges, toujours certain d’être dans son bon droit au plaisir et l’évolution de Catherine qui parviendra à assumer la pleine responsabilité de sa vie.
La vie est injuste mais elle porte en elle des êtres admirables et d’autres méprisables.

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