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George, Elizabeth – Anatomie d’un crime

Pour les enfants Campbell, la vie est pavée de souffrances: un père abattu devant sa fille, une mère cloîtrée dans un hôpital psychiatrique, suivis d’une grand-mère dotée d’un mari alcoolique et qui, un beau jour, les dépose, tels des sacs poubelle, sur le trottoir de sa fille Kendra. Cette dernière, célibataire par choix, ne s’attend pas à un tel cadeau-fardeau.
Ness, 15ans, exprime sa révolte dans le sexe, la drogue et l’agressivité; Joël,12ans, protège son petit frère Toby perdu dans ce monde qui l’effraie.
Grand solitaire, Joël devient vite la proie d’une bande de loubards. Mais quand ces derniers s’en prennent à Toby, Joël, affolé, est prêt à tout pour éviter le naufrage mental de son petit frère
Si Kendra se soucie réellement de ses neveux, elle est cependant débordée par leurs problèmes qu’ils s’emploient d’ailleurs à lui taire, car telle est la loi des quartiers pauvres et malfamés

Un roman sublime, poignant, mais infiniment triste.
L’auteure, tout comme Kendra, entoure les enfants d’une immense, et impuissante, tendresse. Impuissante parce que leur blessure intime est si profonde, si indicible qu’elle ne eut s’exprimer que dans la rage l’effondrement ou le naufrage .
Quand le monde est violence, que faire de sa tendresse? Quand tout est désespoir, comment croire à une issue qui ne soit cruelle?

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Tahtieazym, Luca – Hier encor

1958  Elise et Simon vivent dans la peur constantede leur père dont la violence quotidienne est incontrôlable tandis que leur mère, bridée, s’empiffre devant la télévision.
Leur ami Romain vit à l’assistance, il aime Elise sans oser le lui dire et la suivra là où elle ira.
Ce soir ils ont décidé de s’enfuir, de traverser la France et de rejoindre le maquis, là où, dit-on, les résistants pouvaient vivre libres et cachés
Leur périple est éprouvant, bien au delà de ce qu’ils imaginaient, ils ont mal aux pieds, ils sont épuisés, ils ont faim, ils doivent se méfier de toute rencontre car ils peuvent tomber sur un ami de leur père ou sur des hommes abjects. Seuls leur courage, leur amour et le soin qu’ils prennent l’un de l’autre les préserveront du pire, cela ainsi que l’abnégation d’un chien errant qu’Elise adopte tôt dans leur errance.
Nous arrivons alors 20 ans plus tard, au moment où le père des enfants, Achille Laborie, engage un détective privé à qui il demande de rechercher Elise devenue invisible et de la lui livrer pieds et mains liés.

Bouleversant, palpitant, flamboyant dans l’écriture, intelligent dans sa menée, ce roman noir célèbre ces enfants qui ont traversé la violence, l’indifférence et l’abandon sans que leur loyauté, leur dignité et leur besoin infini d’aimer n’en soient entamés

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Niel, Colin – Seules les bêtes

Nous sommes dans les Causses, là où la vie des fermiers dispersés sur une terre aride génère solitude et désespoir.
Pour faire face au risque de suicide croissant, Alice, une assistante sociale, apporte soutien et aide aux fermiers fragilisés.
Mariée à Michel, un taiseux affairé par ses vaches et ses comptes, Alice cherche un peu d’amour auprès de Joseph, un berger fruste et sauvage qui bien vite lui interdira sa maison
Pendant ce temps la police se démène car Evelyne Ducat, la riche bourgeoise du lieu, n’ est jamais revenue de sa randonnée en solitaire. Est-ce la tourmente, ce grand vent d’hiver ou un dangereux assassin qui l’a ainsi emportée sans retour ?
Alice, Joseph, Michel, Maribé, une nomade en quête d’amour fusionnel et, en Afrique, Armand qui hameçonne les naïfs d’internet afin de leur soutirer l’argent qui amènera sa belle à l’aimer encore, prendront chacun la parole, cinq personnes liées à la disparition d’Evelyne, cinq solitudes fermées sur leur monde, sur leur vision propre de l’amour et du lien à l’autre

Dans une langue âpre et belle, emprunte de rudesse et de poésie, Colin Niel donne voix à chacun de ses personnages en s’effaçant pour les laisser dire et penser avec leurs mots, leur soif d’amour, leurs pauvres justifications au mal commis et leurs espoirs déjà marqués de désespérance

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Marzano-Lesnevich, Alexandria – L’empreinte

Alexandria entreprend des études de droit dans l’idée de combattre la peine de mort. Lors d’un stage, on lui présente une vidéo où Ricky Langley, un pédophile récidiviste, décrit le viol et le meurtre d’un garçon de 6 ans. Profondément écoeurée, l’auteure se surprend à vouloir condamner cet homme à mort. Aussitôt elle arrête son cursus et s’oriente vers l’écriture, elle qui ne cherche pas la justice mais la vérité
Pour percer le mystère de sa violence, Alexandria reprend l’histoire de Ricky depuis ses débuts dans la vie, la découverte de ses tendances, son combat pour se faire enfermer ou traiter, la surdité de tous face à ses appels éplorés.
Et la jeune femme comprend alors que ce parcours résonne, et détonne, avec celui de cet homme qui la violait régulièrement alors qu’elle était enfant, de cet homme qui n’en conçut jamais aucun remords et demeura impuni.
Contrainte au silence, elle ne disposait pas d’autre voix que celle d’un corps dévasté et d’une âme anémiée jusqu’à ce que s’ouvre, enfin la voix de ce livre où elle se recrée, laborieusement, un corps, une histoire et une vie

Magnifiquement écrit, ce roman d’une vie qui passe des ténèbres du silence à l’éclaircie de sa construction narrative est d’un courage et d’une sincérité qui forcent l’admiration

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Persson Giolito, Malin – Rien de plus grand

Des coups de feu. Une salle de classe avec, semble-t-il, 5 morts, l’un d’eux tenant encore son fusil, et Maja, intacte, un fusil à la main. Que s’est-il donc passé ? Interpellée, la jeune fille passera 9 mois en maison d’arrêt avant que son procès ne débute.
C’est elle qui relate ce qui s’y dit, ce qu’elle ressent, ce dont elle se souvient quand, entre les audiences, elle retourne en cellule
Elle avait à peine 18 ans quand elle a été élue petite amie par Sebastian, un jeune homme gravement perturbé mais adulé en tant que fils de la plus grosse fortune de Suède. Au cours des fêtes somptueuses qu’il organise, les jeunes du lycée noient leurs peurs dans l’alcool, la drogue et le sexe
Peu à peu, gorgé de drogues et écrasé par son père, Sebastian entre dans une spirale de haine, de folie et de chantage dans laquelle il piège Maja.
Au fil du procès, Maja s’interroge et doute, est-elle coupable ou non ? Elle hésite et réfléchit car si l’inculpée tremble, pleure, s’accable de ce qui s’y dit, en même temps elle analyse avec une grande maturité ce qui s’y tait : les préjugés qui farcissent chaque témoignage, chaque regard ; les grands principes brandis mais foulés chaque jour aux pieds ; la fausseté fondamentale de tout jugement qui se pose depuis l’extérieur sans rien connaître de l’intime du sujet.
Remarquable, ce livre est néanmoins lent car il chemine au rythme de la pensée

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Eklund, Sigge – Dans le labyrinthe

Quand Magda, âgée de 11 ans, disparaît, ses parents sont effondrés. Huit mois plus tard, le désespoir et la culpabilité rongent toujours tant Asa, la mère de Magda que Martin, son père.
Asa, psychologue, a construit sa vie sur une adhésion totale à la théorie d’Alice Miller tandis que Martin s’étant édifié par opposition à son père et à sa culpabilité d’enfant, est devenu un homme excessivement agressif.
Autour du couple des parents gravitent deux autres personnes : Tom l’indécis qui, une fois engagé par Martin, aspire à devenir comme lui ou plutôt à devenir lui, et Katja, enfant adoptée et ex-compagne de Tom, qui a fondé son existence sur le couple attraction-rejet
Ainsi donc Magda l’absente prend place au centre d’un labyrinthe dans les couloirs duquel ces quatre personnes, égarées et aveugles jusque là, vont être amenées à saisir qu’elles se sont jusqu’alors fourvoyées en fuyant leur culpabilité, en oblitérant leur détresse, en se cachant cette vérité sur soi qui désillusionne, et libère

Ce roman dont la forme épouse celle d’un labyrinthe avec ses passages d’une époque à l’autre, ses digressions et ses courts-circuits, est une belle traversée de cet autre labyrinthe qu’est notre psyché dont les impasses et les fausses pistes se nomment mensonges, dénis, ego ou illusion.
Ceux qui parviendront à une clairière n’obtiendront pas une réponse comme dans une enquête, parce que la question aura disparu

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Abel, Barbara – Et les vivants autour

Depuis 4 ans, Jeanne est plongée dans un coma profond nécessitant une assistance respiratoire. Depuis 4 ans, Jérôme, son époux, s’est fait un devoir de lui demeurer fidèle.
Le père de Jeanne, Gilbert, est un homme dur, patron impitoyable et dictateur familial, il considère tout et chacun comme de la valetaille.
Micheline, sa mère, est la femme d’intérieur parfaite, soumise et pétrie de religiosité. Elle macère néanmoins un dépit chargé d’amertume.
Charlotte, aînée de Jeanne mais seconde dans le coeur de ses parents, s’est toujours sacrifiée pour obtenir l’amour de sa mère d’abord puis de son mari.
La famille se divise sur le maintien en vie de Jeanne quand une surprise de taille va faire vaciller les défenses de chacun, révélant leurs rancoeurs, leurs mensonges, leur abjection et dévoilant leur part d’ombre

Mais comme souvent chez cette auteure, la part d’ombre qui vit à l’abri de nos consciences surgit brusquement pour occuper toute la place, étouffant la part belle. Et l’on reste pantois et incrédule quand on assiste à une inversion totale des attitudes et des émotions de chacun, quand seul le pire de ce qu’on porte en soi prend possession du soi tout entier. Ce côté caricatural nous interdit d’y croire totalement, d’y plonger, de vibrer à l’unisson des personnages. Dommage

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Benichou, Pierre J.B. – Rouge Eden

Moscou 1933 Timofey Bogaïevski, un physicien renommé, est arrêté suite au vol de ses papiers. Humilié, maltraité, affamé, il est condamné parce que la police soviétique ne peut s’être trompée. Transporté de longues semaines dans un train semblable à ceux qui transporteront les juifs, il y noue une amitié courte mais lumineuse avec Izaak, un homme sage et érudit. Le train s’arrête enfin sur un blog de glace dénudé, l’ile de Nazino,
Floride 1911 Will Birdy passe la nuit d’avant son exécution en compagnie d’un pasteur. Dans l’espoir d’un ultime acquittement, Will raconte comment il a violé et assassiné des dizaines de jeunes femmes sans se sentir coupable puisqu’il fut la proie d’une force mauvaise qui parfois triompha de lui alors qu’en d’autres temps, il fut un homme respecté et admiré. En effet Will est un formidable acteur doté d’une érudition exceptionnelle qu’il a toujours mise au service de ses pulsions

Qu’est-ce qui lie ces deux récits ? Bien plus que le fait anecdotique mentionné en fin de livre, ce qui les lie-différencie est que Timofey voue sa vie à un idéal de liberté tandis que Will la voue à satisfaire ses pulsions.
Ce livre magnifiquement écrit marque par la beauté de ses réflexions, la force des émotions qu’il nous fait vivre et le rappel de ce régime dont le Goulag fut l’incarnation

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Collette, Sandrine – Les larmes noires sur la terre

Moe, une jeune femme native des îles, aspire à une vie meilleure. Aussi, quand Rodolphe la courtise et lui fait miroiter la vie à Paris, elle le suit pour se retrouver dans une banlieue sordide avec un mari qui la méprise, boit et la frappe. Alors Moe s’enfuit avec son nouveau-né, et au terme d’une lutte acharnée pour survivre dans une société vile et cupide, elle est emmenée de force dans le centre dit les Casses, placée avec son jeune fils dans une carcasse de voiture et contrainte de travailler dans les champs pour payer ce logement. Moe espère s’échapper de cette prison à ciel ouvert, mais en sortir coûte une fortune
Par chance, Moe échoue dans un cercle de cinq femmes unies par un pacte de partage et d’entraide garanti par Ada, la vieille afghane guérisseuse dotée d’une autorité que tous respectent. Elle préserve ses filles de tous les dangers qui rôdent dans ces lieux, jusqu’à un certain point…

Malheurs, violences, terreurs ont pavé les enfers qu’ont vécu les femmes réunies autour de Moe, ces femmes magnifiques, bouleversantes qui éclatent comme un diamant noir dans ce roman de douleur écrit avec des hoquets de sanglot, des complaintes désespérées mais également avec des chants d’amour et des danses d’espoir

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Roch, Elsa – Le baiser de l'ogre

Lorsqu’un soir la policière Brugguer reçoit un message, elle fonce aussitôt vers le lieu indiqué pour y découvrir un homme la tête explosée d’une balle. A ce moment là quelqu’un lui tire dans le dos. Gravement blessée, elle appelle son chef, Marsac, et, avant d’être emmenée aux urgences, le supplie de taire sa présence sur les lieux et de protéger sa petite fille d’un danger. Marsac promet le silence au risque de se mettre à dos son équipe, puis se rend auprès de la petite Liv, 3 ans, qui, dans sa version autiste, ne parle pas mais éveille en lui une tendresse et un émerveillement dont il ne se croyait plus capable
Entre-temps l’enquête démontre que l’homme mort était un ogre, un prédateur d’enfants qui ne se refusait aucun vice ni aucune abomination.
Mais quelle vérité Brugguer défend-elle si farouchement, vérité à laquelle fait écho le mutisme de Liv ?

Ce roman poétique, tramé de lumière et de ténèbres, gravite tout entier autour du silence.
Il y a le silence destructeur que tout ogre impose aux enfants, leur rendant ainsi indicible l’infamie subie
Il y a le silence du secret chez la policière, un secret qui ne cherche nullement à dissimuler, mais à se protéger et à protéger son enfant
Il y a enfin le silence de la petite Liv qui, tel celui de la psychanalyste, engage l’autre à entrer en vérité et dans cette vérité à redécouvrir le chemin de l’amour