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Paris B.A. – Le dilemme

Depuis le jour de son mariage, modeste et discret puisque ses riches parents l’on bannie, elle, son mari de couleur et sa grossesse pré-maritale,
Livia rêve d’une fête somptueuse pour ses 40 ans.
Enfin le jour tant attendu est arrivé ! Il fait beau, les décorateurs s’activent, le jardin resplendit, mais Livia s’inquiète, rongée par un secret qu’elle détient depuis peu et qu’elle devra révéler à Adam, au risque de le briser
Adam est également inquiet : Leur fille, Marnie, devait faire la surprise de venir de Hong Kong où elle étudie, pour assister à la fête de sa mère. Ce trajet nécessitait de changer d’avion au Caire, or, par hasard, Adam entend qu’un avion a explosé en décollant du Caire. De plus en plus angoissé, Adam ne veut toutefois rien dire à sa femme pour ne pas gâcher sa soirée et puis qui sait ? Marnie a peut-être manqué cet avion ?

Un couple qui, sous le prétexte d’une fête intouchable, tait l’essentiel, voilà déjà de quoi nous faire grincer des dents. Mais l’auteur gâche encore ce qui reste de notre fête de lecture en ne faisant qu’effleurer une problématique familiale pesante au profit d’atermoiements exaspérants
Côté écriture, c’est correct sans plus

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Job, Armel – Baigneuse nue sur un rocher

Nous sommes en1957, dans un petit village de l’Ardenne belge.
José Cohen, peintre juif, s’y était réfugié en 1940, fuyant Liège et rejoignant la résistance où siégeaient un curé joyeusement iconoclaste et retors, Teddy, jeune prodige gay, Clément, le trousseur de jupons détesté de tous et Léopold, l’ombrageux charcutier.
En 1957, Thérèse, la fille du charcutier, a 16 ans. Elle travaille dans la boutique de ses parents quand José y entre et propose de réaliser son portrait. Ravie, la jeune fille accepte de poser pour un chaste portrait, puis de se laisser peindre nue sur un rocher au bord de la rivière. José lui promet de n’exposer cette peinture que loin, à Liège. Hélas, un journaliste a vent de l’affaire et s’en gausse dans le journal local.
Et c’est le scandale !
Et le déchirement des surfaces sous lesquelles resurgissent les infamies, les lâchetés, les basses vengeances que la guerre avait autorisées et qui ont marqué chaque villageois de leur sceau délétère

Avec son écriture savoureuse et poétique, avec sa tendre ironie et son immense compassion pour la faiblesse humaine, Armel Job nous conduit à ne jamais juger mais à accompagner ceux qui étouffent sous leurs déceptions et leurs souffrances et ne trouvent d’air qu’en blessant leurs semblables

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Colize, Paul – Toute la violence des hommes

Vukovar 1991 Alors que les serbes pilonnent la ville, le petit Nikola Stankovic, 8 ans, se réfugie avec ses parents dans les caves de la ville où il restera près de trois mois, affamé, glacé, terrifié par les terribles événements de la guerre qui le saisissent au plus intime de son être.
Bruxelles de nos jours. D’immenses fresques ultra-violentes émergent, au petit matin, sur des surfaces inaccessibles. Personne ne connaît l’identité ou le visage de cet artiste prodigieux, sauf le lecteur : il s’agit de Nikola, celui-là même qui est accusé d’avoir occis une jeune croate, Ivanka, à coups de couteau : les caméras l’ont repéré sortant de chez elle et ses chaussures sont imprégnées du sang de la jeune femme.
Confrontée au mutisme du jeune homme, la justice le place en EDS (Établissement de Défense Sociale) afin de déterminer si l’accusé est responsable de ses actes ou non. Ne pas l’être l’entraînerait en unité psychiatrique fermée, sans défense et sans terme, le pire donc. Sous ses allures de Folcoche, Pauline Derval, la psychiatre directrice de l’EDS, comprend vite que son patient, privé de mots, parle en peignant.

Avec sa langue toute en finesse, ses personnages complexes et contradictoires, comme nous le sommes tous, et son immense, son incomparable tendresse envers les hommes, Paul Colize signe ici sa plus belle oeuvre

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Persson Giolito, Malin – Rien de plus grand

Des coups de feu. Une salle de classe avec, semble-t-il, 5 morts, l’un d’eux tenant encore son fusil, et Maja, intacte, un fusil à la main. Que s’est-il donc passé ? Interpellée, la jeune fille passera 9 mois en maison d’arrêt avant que son procès ne débute.
C’est elle qui relate ce qui s’y dit, ce qu’elle ressent, ce dont elle se souvient quand, entre les audiences, elle retourne en cellule
Elle avait à peine 18 ans quand elle a été élue petite amie par Sebastian, un jeune homme gravement perturbé mais adulé en tant que fils de la plus grosse fortune de Suède. Au cours des fêtes somptueuses qu’il organise, les jeunes du lycée noient leurs peurs dans l’alcool, la drogue et le sexe
Peu à peu, gorgé de drogues et écrasé par son père, Sebastian entre dans une spirale de haine, de folie et de chantage dans laquelle il piège Maja.
Au fil du procès, Maja s’interroge et doute, est-elle coupable ou non ? Elle hésite et réfléchit car si l’inculpée tremble, pleure, s’accable de ce qui s’y dit, en même temps elle analyse avec une grande maturité ce qui s’y tait : les préjugés qui farcissent chaque témoignage, chaque regard ; les grands principes brandis mais foulés chaque jour aux pieds ; la fausseté fondamentale de tout jugement qui se pose depuis l’extérieur sans rien connaître de l’intime du sujet.
Remarquable, ce livre est néanmoins lent car il chemine au rythme de la pensée

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Eklund, Sigge – Dans le labyrinthe

Quand Magda, âgée de 11 ans, disparaît, ses parents sont effondrés. Huit mois plus tard, le désespoir et la culpabilité rongent toujours tant Asa, la mère de Magda que Martin, son père.
Asa, psychologue, a construit sa vie sur une adhésion totale à la théorie d’Alice Miller tandis que Martin s’étant édifié par opposition à son père et à sa culpabilité d’enfant, est devenu un homme excessivement agressif.
Autour du couple des parents gravitent deux autres personnes : Tom l’indécis qui, une fois engagé par Martin, aspire à devenir comme lui ou plutôt à devenir lui, et Katja, enfant adoptée et ex-compagne de Tom, qui a fondé son existence sur le couple attraction-rejet
Ainsi donc Magda l’absente prend place au centre d’un labyrinthe dans les couloirs duquel ces quatre personnes, égarées et aveugles jusque là, vont être amenées à saisir qu’elles se sont jusqu’alors fourvoyées en fuyant leur culpabilité, en oblitérant leur détresse, en se cachant cette vérité sur soi qui désillusionne, et libère

Ce roman dont la forme épouse celle d’un labyrinthe avec ses passages d’une époque à l’autre, ses digressions et ses courts-circuits, est une belle traversée de cet autre labyrinthe qu’est notre psyché dont les impasses et les fausses pistes se nomment mensonges, dénis, ego ou illusion.
Ceux qui parviendront à une clairière n’obtiendront pas une réponse comme dans une enquête, parce que la question aura disparu

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Chevalier, Séverine – Les mauvaises

C’est l’histoire d’un petit village au coeur du Massif Central, de son viaduc et de son usine qui fait vivre les hommes. C’est l’histoire de trois amis, trois enfants qui dissonent dans ce lieu où chacun se doit d’être lisse malgré les ravages intérieurs, les détresses, les peurs et les pleurs ravalés.
Il y a Roberto, 15 ans, qui vit avec son père et son grand-père aujourd’hui grabataire mais qui abusait d’elle lorsqu’il était vaillant et elle petite. La rumeur la dit facile. Il y a Ouafa l’étrangère issue des banlieues parisiennes,, la sauvageonne au coeur tendre. Et il y a Oé, cet étrange garçon de onze ans qui devient fou dès qu’on le touche et qui ne comprend rien au monde des grands
La forêt est leur monde, l’unique respiration de ce trio abandonné..
Or un jour – et c’est là le début du livre – Roberto se pend tout en haut du viaduc et, la veille de son enterrement, son corps disparaît.
Dès ce jour tel un reproche ou une annonce faite au village, ce seront les rêves, les promesses, les terres et les destins qui, sans bruit, s’anéantiront.

Un roman superbement écrit. Un livre qui magnifie, et pleure, les solitudes, les silences, l’infinie perte des choses et des hommes

Leduc, Frank – Cléa

Au Vatican le pape Urbain XIV baptise des fidèles lorsque soudain il semble tomber à terre devant une jeune fille blonde. Il est évacué en urgence tandis que les gardes suisses récupèrent de force tous les appareils photos des témoins de cette scène. Seule une vidéo échappera à la fouille
Quelques jours plus tard Urbain XIV doit démissionner, une rumeur le déclare atteint de démence et un nouveau pape est aussitôt élu. Ce dernier fait appel à un historien spécialiste des textes sacrés, connu pour son scepticisme éclairé.
Avec intelligence, érudition, et quelques maladresses, ce livre examine comment réagirait le monde actuel, et l’église instituée en particulier, si un nouveau prophète, un Jésus féminin, se manifestait aujourd’hui, porteur d’un message transcendant rénové. (Enfin c’est l’idée car l’auteur n’invente en fait rien qui ne soit déjà connu)
Et la réponse ne surprend pas : Tout se déroulerait pareillement qu’avec Jésus, hormis le contexte où entreraient en scène la police, la télévision, et des méthodes plus élaborées pour dissimuler la vérité
Un roman intéressant, bien écrit, qui vaut la peine malgré ses quelques défauts

Staincliffe Cath – Lettres à l’assassin de ma fille

Ruth est divorcée et vit seule à Manchester où résident également sa fille Lizzie avec son mari Jack et leur fille Florence, 4 ans
Un soir, elle reçoit un appel affolé de Jack; en rentrant il a retrouvé Lizzie par terre, sauvagement assassinée. C’est un choc épouvantable pour Ruth qui accueille Jack et Florence chez elle le temps que la police ait examiné les lieux .
Quatre ans plus tard, en guise de thérapie pour liquider la haine et la rancoeur qui la ravagent et pourrissent sa vie, Ruth décide d’écrire au meurtrier. Elle va revivre les événements depuis sa sidération initiale, sa plongée dans un chagrin sans nom, puis, avec l’interpellation du meurtrier, l’horreur, la révolte, la haine et le désir de vengeance.
Le procès est particulièrement éprouvant parce que l’assassin nie jusqu’au bout sa violence, parce que son avocate réduit en bouillie les certitudes et sentiments des témoins à charge, et parce que Lizzie, leur amour, est traitée comme un simple corps-preuve.

Avec beaucoup de sensibilité et de justesse, l’auteur nous propose un portrait de femme d’une grande générosité mais chez qui la douleur et la culpabilité d’une perte si violente auraient mené à la folie si elles ne s’étaient muées en haine

Nothomb, Amélie – Soif

Chère Amélie Nothomb,

Voici donc que votre maturité vous amène à repenser le calvaire du Christ, à le revivre depuis votre intériorité
Certes vous prenez quelques libertés avec les évangiles, ajoutant ou désignant comme erronées certaines phrases attribuées au Christ, mais pourquoi pas quand on sait que les évangiles sont des textes subjectifs et que la mémoire déforme forcément le dit (et non-dit) originel ?
J’ai aimé votre vision de l’incarnation, non pas l’extérieure, mais celle que vous appelez l’écorce, qui est écho empathique, vibration d’amour, soif comme reconnaissance anticipée envers le verre d’eau, envers la vie
La crucifixion vous horrifie. Cruauté contraire à l’amour, ce soi-disant sacrifice justifiera la violence des bourreaux comme la souffrance des sacrifiés sous la tutelle d’une religion abâtardie. C’est en quelque sorte une violence subie qui rachèterait la violence commise !
Quant à l’après-mort je ne vous y suis guère si elle consiste bien en une sorte d’autosatisfaction solitaire d’où tout désir, tout élan serait aboli.
Il n’empêche j’ai aimé votre livre, bien plus que ceux lus antérieurement, car si je vous connaissais spirituelle, je découvre aujourd’hui votre spiritualité

Utroi, Wendall – La tête du lapin bleu

Ava connaît une vie heureuse entre un époux et deux enfants adorables, jusqu’à ce qu’un accident d’une rare violence précipite leur voiture dans un lac sombre et profond. Malgré ses efforts, Ava n’a pas la force de porter ses deux enfants inconscients jusqu’à terre, elle est contrainte d’en lâcher un. Suite à cet abandon forcé, elle portera une culpabilité écrasante à laquelle s ‘ajoute une colère aveuglante quand elle apprendra la trahison dont elle fut l’objet
Désormais, Ava se laissera guider par cette culpabilité autodestructrice ainsi que par des accès de colère noire ; deux voix qui vont, de mauvaises décisions en violences inconsidérées, la noyer de plus en plus profondément dans l’enfer
Il lui faudra atteindre le fond et y rencontrer l’amitié véritable pour enfin redonner sens et valeur à sa vie
Wendall Utroi est un auteur magnifique, son écriture est très belle, sa vision sincère et pure, sa question est celle de la vie dans sa vérité ultime, celle que seule l’épreuve peut mettre au jour