Collette, Sandrine – Et toujours les forêts


Dès avant sa naissance, Corentin est haï par sa mère. Il terminera son parcours de rejet sur le seuil du taudis de la vieille Autgustina. Dure et revêche, cette dernière s’adoucira pourtant au contact de cet enfant aimant et généreux.
Alors que, devenu jeune homme, Corentin se trouve dans les sous-sol avec des amis, un bruit effroyable, inouï, fait trembler sols et plafonds, écrasant certains, poussant d’autres vers la sortie où ils s’embrasent aussitôt.
Bien plus tard, quand Corentin peut enfin sortir, le monde devant lui n’est que poussière, dévastation et mort. Dans ce paysage accablé, un seul but, une seule raison de vivre le met en route : rejoindre Augustina, et donc parcourir 400km à pied, chercher sa nourriture dans les maisons ruinées, enjamber les cadavres, se protéger des pluies acides et brûlantes, craindre chaque bruit, le souhaiter aussi, dans l’espoir insensé que la vieille Augustina l’attende toujours, que la vie, que l’amour éclairent encore ce monde devenu gris.

Dans ce roman, la beauté de l’histoire et celle de l’écriture s’entrelacent comme rarement dans la littérature. Les phrases ancrées au plus près de la terre, hachées comme le bois des forêts, rejoignent la musique des sphères et l’on ressort de ce livre bouleversé, tremblant, profondément ému comme au sortir d’une cantate de Bach.
Car l’art de Sandrine Collette est un art musical, capable d’exprimer l’indicible comme de faire résonner les silences, il tend toujours à réenchanter d’amour les mondes perdus et à teinter d’espoir le plus sombre des gouffres

Lykke Holm, Johanne – Strega

Traduction Catherine Renaud

Neuf femmes de dix-neuf ans, dont la narratrice, ont rejoint l’Hôtel Olympic isolé dans les Alpes. Elles ont été envoyées dans ce bâtiment rouge sang dominant un lac aux traîtres remous afin, aucune d’elles ne voulant devenir épouse, d’en apprendre le métier.
Elles sont pures, éthérées, pleines de rêves et de tendresse. Elles seront formées par trois enseignantes douces et sadiques, à coup de punitions collectives, à exécuter toutes les tâches de la servitude féminine et à éviter le pouvoir d’attraction des nonnes résidant au prieuré du village.
Mais l’hôtel n’attire aucun client et cette mascarade d’un service quotidien dans les chambres, à la cuisine, à table alors qu’il n’y a personne à servir engendre, et peut-être en est-ce le but, le désir de voir enfin venir cette clientèle masculine pourtant porteuse de mort. Ce sera d’ailleurs lors d’une fête donnée à l’hôtel que l’une des femmes disparaîtra.

Etrange allégorie aux relents fortement sexistes et sexués, ce livre inclassable conjugué en la personne du Nous plaira sans doute aux amateurs d’une poésie teintée d’un gothique où le rôle de la femme servile et de l’homme prédateur ont subsisté tels que jadis.
Amateur dont je ne fais pas partie.

Merci à Babelio et sa Masse Critique ainsi qu’aux éditions La Peuplade

Schulman, Alex – Les survivants

Chaque année, les trois frères passent leurs vacances d’été dans la ferme familiale située près d’un lac, en pleine forêt. La famille y vit totalement isolée du monde.
Le père aime enseigner les mystères de la forêt à ses fils tandis que la mère, une femme dure et impitoyable, reste vautrée et boit. Les parents se disputent souvent avec une rare férocité.
Nils l’aîné, est le préféré de la mère dont il emprunte l’indifférence et l’insensibilité aux autres.
Le second, Benjamin, est hypersensible, empathique à l’extrême, il porte en lui les secrets et non-dits des parents exprimés en terreurs anéantissantes.
Le dernier, Pierre a 7 ans. Hyperactif et impulsif, il peut, tout comme son père, entrer dans des crises de violence aveugle
Et puis survient l’accident qui fera d’eux tous des survivants.

Par le regard de Benjamin nous sont rendus des instantanés d’une jeunesse tourmentée, ponctués par le compte à rebours des trois frères adultes revenus en ces lieux pour y répandre les cendres maternelles.
La fin du récit est sidérante dans sa révélation, choquante aussi puisque cette révélation dénote l’attitude d’une mère dont on a, par ailleurs, peine à croire les termes d’une lettre posthume, aucun fleuve ne pouvant naître d’une source tarie

Alexandre, Carine – Mily

Mily possède un tempérament de feu qui lui donne l’audace de partir seule à New York Tout lui sourit dans la vie belle, intelligente, vive et aisée, elle se trouve facilement une place et des amis remarquables.
Un jour, c’est l’accident et Mily se réveille à l’hôpital. Ce livre nous fait vivre les longs mois de soins douloureux, le choc du verdict définitif de paraplégie, les terribles phases du deuil que va traverser Mily, car elle perd tout qu’elle pensait être ses raisons de vivre,
Lors de sa longue et pénible revalidation, une idylle s’ébauche avec Adam, son thérapeute fonctionnel, tandis qu’une psychothérapeute l’aide à changer peu à peu sa perception du monde et le système des valeurs avec lequel elle l’envisageait.
Mais a-t-elle donc le droit d’aimer Adam au risque d’entraver sa vie ?

Ce roman montre que même dans des conditions privilégiées le handicap est un long chemin de douleurs et de souffrances, un lent parcours vers l’intériorité et le dépassement de soi, et une épreuve sociale quand les regards se font hostiles et que rien n’est prévu pour ceux qui se déplacent en fauteuil roulant.

Merci à Carine Alexandre pour cette lecture

Whitaker, Chris – Duchess

Duchess, 13 ans, a dû se construire dure et forte car non seulement elle s’est promis de veiller sur son petit frère avec le dévouement d’une mère, mais elle protège également Star, sa mère qui travaille dans un bar louche, boit à l’excès et paye en nature son loyer à un homme violent
30 ans plus tôt, Star et Vincent, âgé de 15 ans, s’aimaient,; or un soir, fin soûl, Vincent a fauché la soeur de Star, ce qui valut finalement 30 ans de prison au chauffard et la plongée dans une spirale destructrice à Star,
Aujourd’hui Vincent sort de prison, mais peu après son retour, Star est assassinée et Vincent se déclare coupable de ce crime.
Duchess et son frère vont devoir aller vivre chez un grand-père dont ils ignorent tout et que Duchess a décidé de haïr

Ce livre frappe d’abord et surtout par ses personnages contrastés, douloureux et magnifiques. Bien souvent tels les héros des tragédies antiques, ils se pensent lucides alors qu’aveugles, ils s’égarent, mais dans leurs regrets, leurs colères et leurs détresse ils sont tous grands par l’amour et le don de soi dont ils sont capables
Duchess est un grand roman porté par une langue belle et pure et des personnages inoubliables.

Colize, Paul – Un monde merveilleux

1973. Le maréchal des logis Daniel Sabre reçoit l’ordre de conduire, en toute discrétion, une personne là où elle le voudra sans poser de questions et de leur téléphoner chaque matin. On lui laisse entendre qu’une promotion pourrait s’ensuivre. Parti de sa caserne en Allemagne, Daniel rejoint Bruxelles où une dame l’attend et lui demande de l’amener à Lyon
Raide et silencieux, Daniel affiche un sérieux qui amuse et agace à la fois Marlène, sa passagère. Cette dernière engage parfois la conversation mais heurtée par la rigidité du militaire, elle s’emporte ou retourne à ses pensées tourmentées.
De son côté Daniel s’agace de faire le taxi mais les silences creusent en lui des sillons de souvenirs et de réflexions .
Le périple, jonché d’étapes, amène Marlène au bout de sa quête personnelle, mais pourquoi donc Daniel a-t-il dû la conduire ?

L’auteur met en présence deux personnes écorchées qui ont dû dompter leur sensibilité, deux êtres qu’un deuil précoce a mis en révolte. Tous deux engagés dans une mission secrète, ils vont remonter vers le Sud, vers leur passé. Leurs échanges, rares, ponctués de jaillissements de douleurs, de colère, de silence, auront une portée insoupçonnée
Car ils sont les pions d’un scénario monstrueux
Avec son écriture sobre et belle, une construction pleine de finesse et d’intelligence et une mise en scène de ce Mal ordinaire auquel chacun de nos aveuglements, chacune de nos lâchetés nous confronte, l’auteur ranime, une fois encore, mon admiration et mon enthousiasme

Hallett, Janice – Le code Twyford

Au sortir d’une longue peine de prison, Steven parvient à lire mais encore incapable d’écrire et désireux de raconter son histoire, il s’enregistre sur le téléphone offert par ce fils nouvellement apparu.
Le livre dérive donc de la retranscription écrite de cet enregistrement pas toujours fort audible
Un des premiers souvenirs de Steven est la lecture qu’une professeure leur a faite à eux, les cinq gamins pour lesquels la lecture restait un mystère, d’un roman d’Edith Twyford. L’enfant ébloui comprend que le livre est un code, celui des lettres et des sons certes, mais aussi plus profondément celui du livre entier, de son auteur, de son contexte historique. Et de sa propre vie.
Sorti de prison, enfin capable de lire seul, Steven aspire à retrouver le livre originel qui lui aura ouvert un monde nouveau et d’en décoder les mystères infinis

Ne sommes-nous pas tous fascinés par l’énigme que nous sommes à nous-mêmes, ce code obscur qui source les jeux et les quêtes, mais conduit aussi aux désastreuses théories du complot ?
Ce roman m’aurait séduite s’il ne péchait par une telle surabondance d’énigmes qu’on finit par y perdre tout intérêt et par d’excessives longueurs qui en gâchent le plaisir
Janice Hallett veut nous plonger dans un jeu de codes en abîme, mais je quitte ce texte avec le sentiment d’avoir plutôt été l’objet d’un jeu de dupes

Koch, Emily – Reste près de lui

Une dispute, des cris et Lou chute d’un troisième étage. Benny, le frère de Lou s’était absenté et Kane, un ami présent lors du drame s’est enfui. Pris de remords, Kane en parle à sa mère qui lui conseille d’aller tout raconter à la police, ce qu’il fait pour se voir arrêté et écroué.
La mère de Kane ne doute pas un instant de l’innocence de son fils et veut le prouver, mais comment puisqu’il a avoué être la cause de cette chute ?
De son côté, la mère de Lou, veut découvrir la vérité sur sa mort, elle craint surtout qu’il ne se soit suicidé parce qu’elle n’a pas assez aimé ce fils railleur et blessant.
Et pourquoi tant Benny que Kane refusent-ils de parler des précédents de ce drame ?

Quelle différence y a-t- il entre être coupable et se sentir coupable ? La différence est si grande, répond ce livre, qu’elle devient opposition, ainsi celui qui se sent coupable ne l’est pas et vice versa
Ce roman aux apparences de thriller décrit le parcours des différents personnages d’abord reclus dans leurs défenses et leurs convictions jusqu’à ce qu’un drame terrible, la mort d’un jeune, déchire leur tissu faussement protecteur, forçant ainsi une ouverture que seule une main tendue pourra déployer

Merci à NetGalley et aux éditions Calmann Levy pour cette lecture

Geni, Abby -Farallon Islands

Photographe de paysages extrêmes, Miranda, la narratrice de cette histoire, rêvait de vivre une année dans ces îles de roches ingrates entourées d’eaux noires et tourmentées. D’abord hissée le long des falaises à l’aide d’une grue, Miranda logera dans une baraque humide infestée de rongeurs en compagnie de cinq biologistes obsédés par leur spécialité et d’une stagiaire.
De nombreux animaux marins ou célestes se succèdent au cours de l’année et leur arrivée annonce les saisons comme elle déclenche l’enthousiasme exalté des spécialistes de l’espèce surgie.
Pourtant une menace guette, sournoise, sur ces îles dangereuses avec leurs roches friables aux trouées subites, avec ces animaux qu’un rien agite et ces chercheurs asociaux nimbés d’une inquiétante étrangeté

Dans une langue superbe portée par l’héroïne qu’un deuil a rendue aussi aveugle à elle-même que lucide sur les autres, Abby Geni déploie un monde dénudé d’une infinie richesse. Elle nous plonge dans une brume sombre auréolée de lumière et nous achemine à aimer ces quelques hommes dépouillés de tout, fous de leur faune comme les ermites le sont de Dieu

Alexandre, Carine – Je me souviens

Dans les années 1920, deux jumelles naissent dans une famille immensément fortunée.
Madeleine, celle qui se souvient, a tous les dons de la nature et entend en profiter alors que Marthe, sensible et généreuse, est plus fade et sera, quasi de force, mal mariée
La première commet le pire et s’enfuit dans un paradis, laissant ceux qui restent endurer l’opprobre ; la seconde ne se permet rien de crainte que les siens n’en subissent les retombées. La première se divertit et se voit partout adulée, la seconde ne rencontre pas même une amie et même ses enfants seront difficiles et exigeants. La première voyage et devient une célèbre photographe quand la seconde ne s’accordera aucun loisir

Telles les deux soeurs de Lazare citées dans les Evangiles, Madeleine prend la meilleure place et en sera louée alors que Marthe se dévoue et restera ignorée..
Une vie est-elle remarquable et l’autre médiocre selon qu’elle aura été choisie ou subie ? Ou sont-elles égales ? Sans doute, comme le suggère ce roman, la question se situe-t-elle bien ailleurs…
D’une très belle écriture travaillée en accord avec l’époque et le milieu, ce roman lasse néanmoins par le répétition des amours de Madeleine toujours fulgurantes et luxuriantes et cela à chacun de ses déplacements, où qu’elle apparaisse.
La fin, tellement juste et fine, m’a personnellement affligée

Je remercie chaleureusement l’auteure pour l’envoi de ce livre

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