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Montero, Rosa – La bonne chance

Pablo est un architecte renommé affligé de tendances obsessionnelles et pourtant un jour, comme il passe devant un trou perdu, il est saisi d’une impulsion soudaine, s’y arrête et s’y achète un appartement crasseux
A présent que dans cette sorte de fuite Pablo a laissé derrière lui un métier qui l’absorbait totalement, il connaît une période de passivité qui frôle l’hébétude. Dans ce vide surgit alors plus évidemment la meurtrissure d’un lointain passé solitaire et misérable, ainsi que la honte, la douleur d’avoir si mal aimé. Et puis il y a cette menace incarnée par un certain Marcos que la police recherche et que Pablo redoute
Tout à l’inverse de ce dernier, Raluca, sa voisine de palier, est un être lumineux et ouvert. Elle donne tout, s’enchante de tout avec une radieuse innocence et ne voit que l’étoile au coeur de ses nuits.
Tel un papillon de nuit que l’ombre protège et que la lumière attire, Pablo vacille entre ses fermetures sécurisantes et cette ouverture dans laquelle il craint ne pouvoir vivre

Ainsi donc l’âme, cet alliage de lumière et de pureté, ne doit rien à l’inné ni à l’acquis, mais dépend uniquement du choix que chacun fait de l’épanouir, de la mettre en veille ou de l’éteindre.
« La bonne chance » est habitée par cette chaleur, cette humanité et cette intelligence du coeur propres aux belles âmes Et son écriture est superbe

Merci à NetGalley et aux éditions Métailié pour cette lecture

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Ferey, Caryl – Lëd

Norilsk est une des villes les plus froides du monde (jusqu’à – 60°) et des plus polluées avec ses mines de nickel, seules richesses de la région.
Deux morts suspectes, celle d’un nomade se déplaçant avec ses rennes, et celle d’une jeune étudiante, sont décrétées non reliées par le chef de la police, mais Boris, un policier muté à Norilsk car son honnêteté gênait, est persuadé du contraire, il va donc enquêter seul, à l’insu de son chef. Boris puise sa force dans l’amour de sa femme hélas gravement malade.
En effet, seuls l’amour, la poésie et l’amitié permettent de survivre dignement en ces lieux et, pour beaucoup, de supporter le travail dans les mines. L’amitié a ainsi réuni quelques couples soudés dans l’entraide et le goût de la vérité.
Toutefois, dans un régime où la corruption règne en maître, de telles valeurs constituent une menace, une forme de résistance politique. Elles seront donc écrasées, mais non sans y puiser leur ultime glorification


L’écriture de Caryl Ferey est sidérante de force et de beauté, elle est souffle de chaleur humaine, tempête arctique dévastatrice, poésie au coeur d’un monde détruit qui lui inspire colère et fatalisme, elle est amour envers ces hommes brisés qu’elle pleure et embrasse, elle est étoile filante dans une nuit sans fin.

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Ellory, R.J. – Le carnaval des ombres

1959 Quand un cirque ambulant s’installe dans la petite ville du Kansas les habitants d’abord rétifs s’enchantent ensuite du talent des artistes, mais voilà qu un mort est découvert sous le carrousel. Fait étrange, l’affaire n’est pas confiée au shérif du lieu mais à un agent du FBI, Michael Travis,
Travis se voue totalement à son travail qui, avec le devoir et la loi, constituent les barrages qu’il a dressés contre les souffrances et terreurs de son enfance.
Questionnant les gens du cirque sur ce mort non identifié, Michael se voit interrogé lui-même sur ses défenses qui lui ferment l’esprit et le coeur en même temps qu’elles lui ferment l’accès à l’aboutissement de son enquête
Mais qui sont ces étranges personnages qui conduisent doucement, inexorablement Michael, à se libérer de ses démons qui ne le sont que d’être méconnus, ainsi qu’à remettre en question cette obéissance à ses supérieurs qui se doit d’être aveugle, mais aveugle à quoi ?

Oeuvre de grande maturité, ce roman philosophique, psychologique et politique possède certes les lenteurs et les répétitions qui sont inhérentes à tout changement radical de perspective sur soi et le monde quand il y a tant de résistances et de douleurs à traverser, tant de pertes à assumer avant de pouvoir enfin se libérer
L’écriture de R.J.Ellory touche et émerveille, sa beauté est intemporelle



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Collette, Sandrine – Juste après la vague

Après la vague qui fut un gigantesque raz-de-marée, il ne restait qu’un îlot de terre et sur celui-ci une seule famille, un couple et neuf enfants, perdus au milieu de l’immensité liquide
Au cours des jours suivants, l’eau poursuit sa montée, grignotant l’île. Alors il faut partir avec cette barque qui ne peut supporter neuf personnes. Mais comment choisir ceux qui devront rester ?
Le lendemain, à l’aube, la barque s’engage vers une espérance de terre, abandonnant trois enfants sur l’île, les arrachant aux bras, au coeur de Maddie, la mère
Véritable Odyssée des temps modernes avec ses tempêtes et ses monstres marins, avec pour héros le courage puisé dans l’amour et l’amour donné jusqu’à la folie, cette histoire est sans doute celle où l’auteure nous entraîne le plis loin dans les tréfonds de l’existence humaine.
Quant à l’écriture, elle est d’une telle beauté qu’on la lirait-écouterait des heures durait, happés, fascinés dans ses flux puissants et ses doux reflux,
Et, fait assez rare pour être relevé, la fin est sublime 

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Joaquim, Carine – Nos corps étrangers

Ils quittent la ville dans l’espoir de redonner vie à leur couple, mais nulle villa de rêve ne répare l’amour mort et le lien brisé
Bien plus, la solitude des lieux et les longs trajets en RER creusent le fossé entre leurs deux corps étrangers habités de pensées désaccordées
Et dans le silence qui, pensent-il, les protège mais de quoi ? Ils demeurent ensemble par peur, par culpabilité, par devoir dans une vie qui est une lente agonie, mâchonnant leur ressentiment, mûrissant leur drame
Etrangers sont nos corps lorsqu’ils parlent une langue que nous ne comprenons pas et refusons d’entendre,
Etrangers sont ces corps qui mettent au jour notre terrifiant désir de nuisance : Handicapés, sans-papiers, personnes souffrant d’un délire, que nous rejetons et haïssons puisqu’ils sont ce qu’obscurément nous sommes dans la part la plus intolérablement souffrante de notre être
Tant de corps étrangers bouleversants, pitoyables, blessés que l’on a, davantage encore au sortir de ce livre, envie d’étreindre et de consoler

Ware, Ruth – Les cinq règles du mensonge

Règle un : Dis un mensonge : règle deux : Ne change pas ta version : règle trois : Ne te fais pas prendre ; règle quatre : Ne pas se mentir les unes aux autres ; règle cinq : Savoir quand cesser de mentir.
Quand quelqu’un meurt, ce n’est plus un jeu

Isa, Kate, Thea et Fatima se sont liées d’amitié dès leur entrée à Salten House, pensionnat anglais de jeunes filles . Isa, dernière venue et narratrice, est initiée au jeu du mensonge qui scelle leur amitié mais leur vaut l’inimitié de nombreuses personnes.
17 ans plus tard, quand Isa, devenue mère, reçoit un appel urgent de Kate, elle part aussitôt la rejoindre au Moulin des Brisants qui, jadis, accueillait le quatuor d’amies lors de week-ends enchantés Toutes sont au rendez-vous, unies davantage par un mensonge commun qui ne fut plus un jeu que par leurs souvenirs heureux. Un mensonge dont les pans aujourd’hui s’effritent en même temps que la structure du Moulin rongée par les eaux
Mais un mensonge peut en cacher un autre, une forêt d’autres

Un lourd secret plane sur ce drame, un secret qui maintient sa tension tout au long de ce roman puisqu’il se situe bien ailleurs que là où l’on pense, qu’il gît sous plusieurs couches de mensonges.
L’histoire entremêle passé et présent sans heurts, le seul défaut de ce livre, réside dans le caractère impulsif et la manque de cohérence des personnages

Merci à NeGalley et aux éditions Fleuve noir

Paris B.A. – Le dilemme

Depuis le jour de son mariage, modeste et discret puisque ses riches parents l’on bannie, elle, son mari de couleur et sa grossesse pré-maritale,
Livia rêve d’une fête somptueuse pour ses 40 ans.
Enfin le jour tant attendu est arrivé ! Il fait beau, les décorateurs s’activent, le jardin resplendit, mais Livia s’inquiète, rongée par un secret qu’elle détient depuis peu et qu’elle devra révéler à Adam, au risque de le briser
Adam est également inquiet : Leur fille, Marnie, devait faire la surprise de venir de Hong Kong où elle étudie, pour assister à la fête de sa mère. Ce trajet nécessitait de changer d’avion au Caire, or, par hasard, Adam entend qu’un avion a explosé en décollant du Caire. De plus en plus angoissé, Adam ne veut toutefois rien dire à sa femme pour ne pas gâcher sa soirée et puis qui sait ? Marnie a peut-être manqué cet avion ?

Un couple qui, sous le prétexte d’une fête intouchable, tait l’essentiel, voilà déjà de quoi nous faire grincer des dents. Mais l’auteur gâche encore ce qui reste de notre fête de lecture en ne faisant qu’effleurer une problématique familiale pesante au profit d’atermoiements exaspérants
Côté écriture, c’est correct sans plus

Job, Armel – Baigneuse nue sur un rocher

Nous sommes en1957, dans un petit village de l’Ardenne belge.
José Cohen, peintre juif, s’y était réfugié en 1940, fuyant Liège et rejoignant la résistance où siégeaient un curé joyeusement iconoclaste et retors, Teddy, jeune prodige gay, Clément, le trousseur de jupons détesté de tous et Léopold, l’ombrageux charcutier.
En 1957, Thérèse, la fille du charcutier, a 16 ans. Elle travaille dans la boutique de ses parents quand José y entre et propose de réaliser son portrait. Ravie, la jeune fille accepte de poser pour un chaste portrait, puis de se laisser peindre nue sur un rocher au bord de la rivière. José lui promet de n’exposer cette peinture que loin, à Liège. Hélas, un journaliste a vent de l’affaire et s’en gausse dans le journal local.
Et c’est le scandale !
Et le déchirement des surfaces sous lesquelles resurgissent les infamies, les lâchetés, les basses vengeances que la guerre avait autorisées et qui ont marqué chaque villageois de leur sceau délétère

Avec son écriture savoureuse et poétique, avec sa tendre ironie et son immense compassion pour la faiblesse humaine, Armel Job nous conduit à ne jamais juger mais à accompagner ceux qui étouffent sous leurs déceptions et leurs souffrances et ne trouvent d’air qu’en blessant leurs semblables

Colize, Paul – Toute la violence des hommes

Vukovar 1991 Alors que les serbes pilonnent la ville, le petit Nikola Stankovic, 8 ans, se réfugie avec ses parents dans les caves de la ville où il restera près de trois mois, affamé, glacé, terrifié par les terribles événements de la guerre qui le saisissent au plus intime de son être.
Bruxelles de nos jours. D’immenses fresques ultra-violentes émergent, au petit matin, sur des surfaces inaccessibles. Personne ne connaît l’identité ou le visage de cet artiste prodigieux, sauf le lecteur : il s’agit de Nikola, celui-là même qui est accusé d’avoir occis une jeune croate, Ivanka, à coups de couteau : les caméras l’ont repéré sortant de chez elle et ses chaussures sont imprégnées du sang de la jeune femme.
Confrontée au mutisme du jeune homme, la justice le place en EDS (Établissement de Défense Sociale) afin de déterminer si l’accusé est responsable de ses actes ou non. Ne pas l’être l’entraînerait en unité psychiatrique fermée, sans défense et sans terme, le pire donc. Sous ses allures de Folcoche, Pauline Derval, la psychiatre directrice de l’EDS, comprend vite que son patient, privé de mots, parle en peignant.

Avec sa langue toute en finesse, ses personnages complexes et contradictoires, comme nous le sommes tous, et son immense, son incomparable tendresse envers les hommes, Paul Colize signe ici sa plus belle oeuvre

Persson Giolito, Malin – Rien de plus grand

Des coups de feu. Une salle de classe avec, semble-t-il, 5 morts, l’un d’eux tenant encore son fusil, et Maja, intacte, un fusil à la main. Que s’est-il donc passé ? Interpellée, la jeune fille passera 9 mois en maison d’arrêt avant que son procès ne débute.
C’est elle qui relate ce qui s’y dit, ce qu’elle ressent, ce dont elle se souvient quand, entre les audiences, elle retourne en cellule
Elle avait à peine 18 ans quand elle a été élue petite amie par Sebastian, un jeune homme gravement perturbé mais adulé en tant que fils de la plus grosse fortune de Suède. Au cours des fêtes somptueuses qu’il organise, les jeunes du lycée noient leurs peurs dans l’alcool, la drogue et le sexe
Peu à peu, gorgé de drogues et écrasé par son père, Sebastian entre dans une spirale de haine, de folie et de chantage dans laquelle il piège Maja.
Au fil du procès, Maja s’interroge et doute, est-elle coupable ou non ? Elle hésite et réfléchit car si l’inculpée tremble, pleure, s’accable de ce qui s’y dit, en même temps elle analyse avec une grande maturité ce qui s’y tait : les préjugés qui farcissent chaque témoignage, chaque regard ; les grands principes brandis mais foulés chaque jour aux pieds ; la fausseté fondamentale de tout jugement qui se pose depuis l’extérieur sans rien connaître de l’intime du sujet.
Remarquable, ce livre est néanmoins lent car il chemine au rythme de la pensée