Geni, Abby -Farallon Islands

Photographe de paysages extrêmes, Miranda, la narratrice de cette histoire, rêvait de vivre une année dans ces îles de roches ingrates entourées d’eaux noires et tourmentées. D’abord hissée le long des falaises à l’aide d’une grue, Miranda logera dans une baraque humide infestée de rongeurs en compagnie de cinq biologistes obsédés par leur spécialité et d’une stagiaire.
De nombreux animaux marins ou célestes se succèdent au cours de l’année et leur arrivée annonce les saisons comme elle déclenche l’enthousiasme exalté des spécialistes de l’espèce surgie.
Pourtant une menace guette, sournoise, sur ces îles dangereuses avec leurs roches friables aux trouées subites, avec ces animaux qu’un rien agite et ces chercheurs asociaux nimbés d’une inquiétante étrangeté

Dans une langue superbe portée par l’héroïne qu’un deuil a rendue aussi aveugle à elle-même que lucide sur les autres, Abby Geni déploie un monde dénudé d’une infinie richesse. Elle nous plonge dans une brume sombre auréolée de lumière et nous achemine à aimer ces quelques hommes dépouillés de tout, fous de leur faune comme les ermites le sont de Dieu

Alexandre, Carine – Je me souviens

Dans les années 1920, deux jumelles naissent dans une famille immensément fortunée.
Madeleine, celle qui se souvient, a tous les dons de la nature et entend en profiter alors que Marthe, sensible et généreuse, est plus fade et sera, quasi de force, mal mariée
La première commet le pire et s’enfuit dans un paradis, laissant ceux qui restent endurer l’opprobre ; la seconde ne se permet rien de crainte que les siens n’en subissent les retombées. La première se divertit et se voit partout adulée, la seconde ne rencontre pas même une amie et même ses enfants seront difficiles et exigeants. La première voyage et devient une célèbre photographe quand la seconde ne s’accordera aucun loisir

Telles les deux soeurs de Lazare citées dans les Evangiles, Madeleine prend la meilleure place et en sera louée alors que Marthe se dévoue et restera ignorée..
Une vie est-elle remarquable et l’autre médiocre selon qu’elle aura été choisie ou subie ? Ou sont-elles égales ? Sans doute, comme le suggère ce roman, la question se situe-t-elle bien ailleurs…
D’une très belle écriture travaillée en accord avec l’époque et le milieu, ce roman lasse néanmoins par le répétition des amours de Madeleine toujours fulgurantes et luxuriantes et cela à chacun de ses déplacements, où qu’elle apparaisse.
La fin, tellement juste et fine, m’a personnellement affligée

Je remercie chaleureusement l’auteure pour l’envoi de ce livre

Conroy, Pat – Le prince des marées

Caroline du Sud. Tom, Luke et Savannah Wingo ont été élevés par un père pêcheur de crevettes alcoolique, violent et excentrique, et une mère égoïste dont la seule ambition est de s’élever socialement. C’est donc cette vie-là, parsemée de grandes joies mais aussi de tragédies et d’horreurs indicibles, que Tom va raconter à la psychiatre Susan Lowenstein qui le lui demande car elle veut comprendre et sauver Savannah, mutique et prostrée après une énième tentative de suicide

Tom a étouffé les douleurs de son enfance sous une épaisse couche d’ironie et de froideur émotionnelle ; Savannah revit ses terreurs enfantines au travers d’hallucinations insupportables, autrement elle écrit des poèmes sublimes qui magnifient sa passion et sa douleur ; Luke enfin, l’aîné, est le porteur de la force, du courage et de la rébellion au nom de valeurs supérieures

L’écriture somptueuse et poétique,
L’intelligence des propos et de l’histoire,
L’intensité des émotions, vagues puissantes qui emportent tout, nous y compris, sur leur passage
Et la profondeur des personnages, aussi irritants qu’attachants, font de ce livre un chef d’oeuvre exceptionnel

Saada, Delphine – Celle qui criait au loup

Albane est infirmière, elle vit avec son mari et ses deux enfants, Emma six ans et Arthur trois ans
Albane est une infirmière parfaite mais impénétrable, pourtant derrière cette rigidité se cache une douleur perceptible, criante même pour l’une de ses collègues qu’Albane ne peut que rejeter comme elle rejette tout ce qui pourrait entamer sa carapace protectrice
Hors de son travail aussi tout est contrôlé et va sans heurts jusqu’à ce qu’Emma atteigne ses 6ans et qu’Albane, ne supportant plus le caractère expansif de sa fille, se mette à la punir durement et même à la rejeter ouvertement
Un jour Albane va trop loin et son mari l’oblige à consulter un psy. Ce dernier, jeune et sans expériences encore, l’amène au pas de charge au coeur de cet Insupportable dessiné en pointillés tout au long du roman comme autant d’appels furtifs à nos coeurs adressés
Il y a des êtres qui crient désespérément au loup et ne sont jamais entendus, alors ils crient avec leurs corps, avec leurs symptômes, tandis que le loup lentement, impitoyablement, les dévore


Oates, Joyce Carol – La nuit. Le sommeil. La mort. Les étoiles

Whitey McClaren, un riche homme d’affaires de 67 ans, rentre chez lui quand il voit un homme de couleur se faire tabasser par des policiers. Sans hésiter, il s’arrête et tente de calmer les agents mais ces derniers le battent et le rouent de charges de tasers. Frappé d’un AVC Whitey ne survivra pas et les policiers prétendront qu’ils l’ont vu faire un AVC au volant .
Bien qu’adultes et très différents, les cinq enfants McClaren sont perdus sans leur pilier, leur référence. Tous à tour, ils prennent voix pour dire leur plongée dans l’angoisse, le déséquilibre, l’effondrement et témoigner de ce long cheminement douloureux qui s’ouvrira ou s’entr’ouvrira vers ce qu’ils sont hors des désirs et appréciations paternelles.
Jessalyn, la femme de Whitey sera longuement dévastée, mais sa profonde générosité la poussera dans les bras de l’altérité, de l’amour et de la vie.

Cette oeuvre d’une grande maturité littéraire et d’une générosité remarquable place l’évolution des personnages au coeur de son propos
Dans le tremblement de terre qui secoue la famille entière et dans les failles ainsi mises à jour se profile la voie d’une émergence personnelle. Par contre, dans la crise qui secoue l’Amérique actuelle, la tendance à combler les béances ainsi révélées avec la haine, la lâcheté et la corruption prédomine.
Un roman somptueux que ses quelques longueurs ne déparent pas

Montero, Rosa – La bonne chance

Pablo est un architecte renommé affligé de tendances obsessionnelles et pourtant un jour, comme il passe devant un trou perdu, il est saisi d’une impulsion soudaine, s’y arrête et s’y achète un appartement crasseux
A présent que dans cette sorte de fuite Pablo a laissé derrière lui un métier qui l’absorbait totalement, il connaît une période de passivité qui frôle l’hébétude. Dans ce vide surgit alors plus évidemment la meurtrissure d’un lointain passé solitaire et misérable, ainsi que la honte, la douleur d’avoir si mal aimé. Et puis il y a cette menace incarnée par un certain Marcos que la police recherche et que Pablo redoute
Tout à l’inverse de ce dernier, Raluca, sa voisine de palier, est un être lumineux et ouvert. Elle donne tout, s’enchante de tout avec une radieuse innocence et ne voit que l’étoile au coeur de ses nuits.
Tel un papillon de nuit que l’ombre protège et que la lumière attire, Pablo vacille entre ses fermetures sécurisantes et cette ouverture dans laquelle il craint ne pouvoir vivre

Ainsi donc l’âme, cet alliage de lumière et de pureté, ne doit rien à l’inné ni à l’acquis, mais dépend uniquement du choix que chacun fait de l’épanouir, de la mettre en veille ou de l’éteindre.
« La bonne chance » est habitée par cette chaleur, cette humanité et cette intelligence du coeur propres aux belles âmes Et son écriture est superbe

Merci à NetGalley et aux éditions Métailié pour cette lecture

Ferey, Caryl – Lëd

Norilsk est une des villes les plus froides du monde (jusqu’à – 60°) et des plus polluées avec ses mines de nickel, seules richesses de la région.
Deux morts suspectes, celle d’un nomade se déplaçant avec ses rennes, et celle d’une jeune étudiante, sont décrétées non reliées par le chef de la police, mais Boris, un policier muté à Norilsk car son honnêteté gênait, est persuadé du contraire, il va donc enquêter seul, à l’insu de son chef. Boris puise sa force dans l’amour de sa femme hélas gravement malade.
En effet, seuls l’amour, la poésie et l’amitié permettent de survivre dignement en ces lieux et, pour beaucoup, de supporter le travail dans les mines. L’amitié a ainsi réuni quelques couples soudés dans l’entraide et le goût de la vérité.
Toutefois, dans un régime où la corruption règne en maître, de telles valeurs constituent une menace, une forme de résistance politique. Elles seront donc écrasées, mais non sans y puiser leur ultime glorification


L’écriture de Caryl Ferey est sidérante de force et de beauté, elle est souffle de chaleur humaine, tempête arctique dévastatrice, poésie au coeur d’un monde détruit qui lui inspire colère et fatalisme, elle est amour envers ces hommes brisés qu’elle pleure et embrasse, elle est étoile filante dans une nuit sans fin.

Ellory, R.J. – Le carnaval des ombres

1959 Quand un cirque ambulant s’installe dans la petite ville du Kansas les habitants d’abord rétifs s’enchantent ensuite du talent des artistes, mais voilà qu un mort est découvert sous le carrousel. Fait étrange, l’affaire n’est pas confiée au shérif du lieu mais à un agent du FBI, Michael Travis,
Travis se voue totalement à son travail qui, avec le devoir et la loi, constituent les barrages qu’il a dressés contre les souffrances et terreurs de son enfance.
Questionnant les gens du cirque sur ce mort non identifié, Michael se voit interrogé lui-même sur ses défenses qui lui ferment l’esprit et le coeur en même temps qu’elles lui ferment l’accès à l’aboutissement de son enquête
Mais qui sont ces étranges personnages qui conduisent doucement, inexorablement Michael, à se libérer de ses démons qui ne le sont que d’être méconnus, ainsi qu’à remettre en question cette obéissance à ses supérieurs qui se doit d’être aveugle, mais aveugle à quoi ?

Oeuvre de grande maturité, ce roman philosophique, psychologique et politique possède certes les lenteurs et les répétitions qui sont inhérentes à tout changement radical de perspective sur soi et le monde quand il y a tant de résistances et de douleurs à traverser, tant de pertes à assumer avant de pouvoir enfin se libérer
L’écriture de R.J.Ellory touche et émerveille, sa beauté est intemporelle



Collette, Sandrine – Juste après la vague

Après la vague qui fut un gigantesque raz-de-marée, il ne restait qu’un îlot de terre et sur celui-ci une seule famille, un couple et neuf enfants, perdus au milieu de l’immensité liquide
Au cours des jours suivants, l’eau poursuit sa montée, grignotant l’île. Alors il faut partir avec cette barque qui ne peut supporter neuf personnes. Mais comment choisir ceux qui devront rester ?
Le lendemain, à l’aube, la barque s’engage vers une espérance de terre, abandonnant trois enfants sur l’île, les arrachant aux bras, au coeur de Maddie, la mère
Véritable Odyssée des temps modernes avec ses tempêtes et ses monstres marins, avec pour héros le courage puisé dans l’amour et l’amour donné jusqu’à la folie, cette histoire est sans doute celle où l’auteure nous entraîne le plis loin dans les tréfonds de l’existence humaine.
Quant à l’écriture, elle est d’une telle beauté qu’on la lirait-écouterait des heures durait, happés, fascinés dans ses flux puissants et ses doux reflux,
Et, fait assez rare pour être relevé, la fin est sublime 

Joaquim, Carine – Nos corps étrangers

Ils quittent la ville dans l’espoir de redonner vie à leur couple, mais nulle villa de rêve ne répare l’amour mort et le lien brisé
Bien plus, la solitude des lieux et les longs trajets en RER creusent le fossé entre leurs deux corps étrangers habités de pensées désaccordées
Et dans le silence qui, pensent-il, les protège mais de quoi ? Ils demeurent ensemble par peur, par culpabilité, par devoir dans une vie qui est une lente agonie, mâchonnant leur ressentiment, mûrissant leur drame
Etrangers sont nos corps lorsqu’ils parlent une langue que nous ne comprenons pas et refusons d’entendre,
Etrangers sont ces corps qui mettent au jour notre terrifiant désir de nuisance : Handicapés, sans-papiers, personnes souffrant d’un délire, que nous rejetons et haïssons puisqu’ils sont ce qu’obscurément nous sommes dans la part la plus intolérablement souffrante de notre être
Tant de corps étrangers bouleversants, pitoyables, blessés que l’on a, davantage encore au sortir de ce livre, envie d’étreindre et de consoler

%d blogueurs aiment cette page :