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Job, Armel – Baigneuse nue sur un rocher

Nous sommes en1957, dans un petit village de l’Ardenne belge.
José Cohen, peintre juif, s’y était réfugié en 1940, fuyant Liège et rejoignant la résistance où siégeaient un curé joyeusement iconoclaste et retors, Teddy, jeune prodige gay, Clément, le trousseur de jupons détesté de tous et Léopold, l’ombrageux charcutier.
En 1957, Thérèse, la fille du charcutier, a 16 ans. Elle travaille dans la boutique de ses parents quand José y entre et propose de réaliser son portrait. Ravie, la jeune fille accepte de poser pour un chaste portrait, puis de se laisser peindre nue sur un rocher au bord de la rivière. José lui promet de n’exposer cette peinture que loin, à Liège. Hélas, un journaliste a vent de l’affaire et s’en gausse dans le journal local.
Et c’est le scandale !
Et le déchirement des surfaces sous lesquelles resurgissent les infamies, les lâchetés, les basses vengeances que la guerre avait autorisées et qui ont marqué chaque villageois de leur sceau délétère

Avec son écriture savoureuse et poétique, avec sa tendre ironie et son immense compassion pour la faiblesse humaine, Armel Job nous conduit à ne jamais juger mais à accompagner ceux qui étouffent sous leurs déceptions et leurs souffrances et ne trouvent d’air qu’en blessant leurs semblables

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Colize, Paul – Toute la violence des hommes

Vukovar 1991 Alors que les serbes pilonnent la ville, le petit Nikola Stankovic, 8 ans, se réfugie avec ses parents dans les caves de la ville où il restera près de trois mois, affamé, glacé, terrifié par les terribles événements de la guerre qui le saisissent au plus intime de son être.
Bruxelles de nos jours. D’immenses fresques ultra-violentes émergent, au petit matin, sur des surfaces inaccessibles. Personne ne connaît l’identité ou le visage de cet artiste prodigieux, sauf le lecteur : il s’agit de Nikola, celui-là même qui est accusé d’avoir occis une jeune croate, Ivanka, à coups de couteau : les caméras l’ont repéré sortant de chez elle et ses chaussures sont imprégnées du sang de la jeune femme.
Confrontée au mutisme du jeune homme, la justice le place en EDS (Établissement de Défense Sociale) afin de déterminer si l’accusé est responsable de ses actes ou non. Ne pas l’être l’entraînerait en unité psychiatrique fermée, sans défense et sans terme, le pire donc. Sous ses allures de Folcoche, Pauline Derval, la psychiatre directrice de l’EDS, comprend vite que son patient, privé de mots, parle en peignant.

Avec sa langue toute en finesse, ses personnages complexes et contradictoires, comme nous le sommes tous, et son immense, son incomparable tendresse envers les hommes, Paul Colize signe ici sa plus belle oeuvre

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Meyer, Deon – L’année du lion

Afrique du Sud, quelques mois après la Fièvre qui a emporté 90% de la population mondiale. Willem Storm et son fils de13 ans, Nico, roulent à bord d’un camion remorque dans lequel ils entassent vivres et carburant glanés çà et là. Mais les dangers parsèment leur route : chiens attaquant en meute, hommes armés, manque d’électricité, d’eau, de carburant. Et la solitude. Naît alors chez Willem le rêve de rassembler les hommes autour du barrage de Vanderkloof qu’il rejoint, dispersant des avis sur son trajet.
Ce sont des êtres gravement éprouvés qui s’annoncent, se racontent et s’installent en ce lieu petit à petit aménagé. Jusqu’à fonder ensemble Amanzi (eau dans la langue vernaculaire) une démocratie qui choisit Willem, cet homme érudit et bon, comme président.
L’histoire des premières années d’Amanzi est rapportée par Nico, le fils de Willem. Elle est celle de l’évolution d’une société en même temps que celle de la formation du jeune homme, pleine de douleurs, de haine et de guerres, mais aussi d’amour, de compassion et de tolérance

Ce livre est une magnifique épopée où le rêve d’une communauté juste et bonne se heurte aux éternelles passions humaines .
Il renouvelle également le mythe fondateur de l’homme, cet être issu de la destruction et de la création, qui ne peut penser qu’en classes et distinctions, vecteurs de haine, qui ne ne peut vivre qu’en liens et partages, sources d’amour

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North Patterson, Richard – Degré de culpabilité

Dans une suite d’hôtel, Mary Carelli, la brillante journaliste, tue un écrivain célèbre d’une balle en plein coeur.. Choquée, elle appelle la police et explique qu’elle a tiré après avoir été frappée et presque violée, mais tant la médecin légiste que la police constatent plusieurs éléments contredisant cette version. Mary. demande alors à Christopher Paget, son ancien amant et père de leur fils, d’être son avocat, ce qu’il accepte après moult réticences
Il est assisté par Terri, une jeune avocate qui tout en se débattant dans un mariage de type mélasse, est capable d’une écoute si chaleureuse que certaines femmes, également blessées et humiliées par l’écrivain, acceptent de témoigner contre lui lors de l’audience préliminaire, ce long procès qui déterminera si Mary doit passer aux assises ou être relaxée
Conduit par une juge d’une grande intelligente, ce procès est aussi passionnant que redoutable dès lors que les avocats des deux parties luttent davantage pour des enjeux personnels que pour l’accusée et la victime

Ce livre d’une intelligence et d’une subtilité rares offre des portraits de femmes bouleversants ainsi qu’une intrigue d’une belle complexité où les couches de révélations semblent sans fin et la vérité finale inaccessible.
Bien qu’écrit il y 25 ans, ce livre pourrait être sorti aujourd’hui qu’on y croirait, à part le fait que les tests ADN n’existent pas encore

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Lapena, Shari – Un assassin parmi nous

Le Mitchell’s Inn est un hôtel de luxe isolé dans la forêt montagneuse et conçu à l’ancienne. Ce week-end, il accueille dix clients en quête d’un repos hors du temps et du monde. Parmi eux un avocat, une écrivaine, trois couples et deux amies auxquels s’ajoutent père et fils qui tiennent la boutique
Nous sommes au coeur de l’hiver et bientôt la tempête se lève, provoquant une coupure d’électricité et rendant la route impraticable.
Quand le lendemain matin ils découvrent la jeune Dana fracassée au pied de l’escalier, le coup sur sa tête dénonçant un acte criminel, tous suspectent son fiancé. Hélas, sans réseau ni téléphone, impossible d’alerter la police.
La journée est inquiète et froide, et lorsqu’une deuxième victime est découverte, ils décident de demeurer ensemble dans le salon, ce qui leur permet de se surveiller les uns les autres, méfiants et effrayés.
C’est là, autour d’un feu de cheminée, que certains vont parler, livrer leurs secrets et leurs blessures, moments de grâce brutalement interrompus par la fuite paniquée de l’un d’entre eux dans la nuit glaciale

On pense bien sûr aux dix petits nègres d’Agatha Christie et s’il y a quelques similitudes, elles sont traitées fort différemment et s’en écartent bien vite.
L’écriture est belle, le texte prenant, mais hélas ce roman s’arrête trop vite, ne persévérant pas sur ses lignes de force et se précipitant vers une fin qui aurait mérité plus de soin et d’attention

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Abbott, Rachel – La disparue de Noël

C’est la nuit, Caroline conduit, Natasha, six ans, dort à l’arrière. Un ami l’appelle et lui dit de ne surtout pas s’arrêter, or une voiture barre la voie. Caroline la contourne, dérape et s’écrase. Quand les secours et David, le père de Natasha arrivent, la mère est morte et l’enfant a disparu.
Après des années de deuil, David épouse Emma. Ensemble, ils ont un fils de 18 mois, Ollie.
Six ans après le drame, Natasha resurgit d’on ne sait où et surprend Emma avec le petit Ollie. La jeune adolescente est devenue dure, méfiante, revêche, elle refuse absolument que la police soit avertie de son retour, retour tout provisoire d’ailleurs laisse-t-elle entendre. Enfin, elle s’en prend particulièrement à David, son père qu’elle accuse de la mort de sa mère. Seul Ollie, éperdu d’amour pour sa Tasha, parvient à toucher son coeur endurci.
1)Que s’est-il passé durant ces six années dont Natasha refuse de parler?
2)Qu’a-t-elle enduré pour éprouver tant de hargne et tant de terreur?
3)Dans quel but est-elle réapparue subitement aujourd’hu?

Ce thriller, qui s’annonce ainsi sous les meilleurs auspices, remplit largement ses promesses, offrant énormément d’émotions et des réponses inédites aux deux premières questions. Là où il y a quelques longueurs et digressions inutiles c’est dans la réponse, peu consistante d’ailleurs, à la dernière question.
Néanmoins ce livre mérite certainement d’être lu, et apprécié

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Renand, Antoine – Fermer les yeux

Tassi est gendarme et fort porté sur la boisson jusqu’au jour où, ivre, il provoque un accident qui tuera sa fille. Couvert par ses supérieurs, il garde son poste mais noie sa culpabilité dans l’alcool au point de perdre sa femme partie avec son fils, et de bâcler son travail.
Un jour, une jeune fille de la région disparaît. S’en revenant d’une vaine battue, le gendarme aperçoit en contrebas un homme près d’un trou. Curieux, il descend et tombe sur le marginal de la région portant dans les bras la jeune fille recherchée, morte suppliciée. Tassi menotte l’homme hébété et lui soutire des aveux après des jours d’interrogatoires soutenus.
Cet homme, Gabin Lepage, écologiste avant l’heure et détesté de tous, sera condamné après un procès expéditif
14 ans plus tard, la gendarmerie déterre une jeune fille ayant subi les mêmes tortures que la première. Quand Tassi, entre-temps retraité et sobre, veut signaler ces similitudes, on lui rit au nez Déterminé à se racheter et à disculper Lepage, Tasse appelle l’avocate en charge de la révision de son procès ainsi que Nathan Rey, un écrivain spécialiste des tueurs en série. Libérer l’innocent et traquer le véritable tueur seront leurs priorités.

Libéré de son côté Spiderman de l’Empathie, Renand creuse davantage ses personnages, nous offrant des tueurs toujours monstrueux, mais davantage crédibles, et des personnages aux nombreuses couches, où la lâcheté peut s’ouvrir sur le courage, et le courage cacher la noirceur.
Bien écrit et agréable à lire, ce livre reste néanmoins peu original dans sa thématique et dans sa dénonciation de la gendarmerie

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Tahtieazym, Luca – Hier encor

1958  Elise et Simon vivent dans la peur constantede leur père dont la violence quotidienne est incontrôlable tandis que leur mère, bridée, s’empiffre devant la télévision.
Leur ami Romain vit à l’assistance, il aime Elise sans oser le lui dire et la suivra là où elle ira.
Ce soir ils ont décidé de s’enfuir, de traverser la France et de rejoindre le maquis, là où, dit-on, les résistants pouvaient vivre libres et cachés
Leur périple est éprouvant, bien au delà de ce qu’ils imaginaient, ils ont mal aux pieds, ils sont épuisés, ils ont faim, ils doivent se méfier de toute rencontre car ils peuvent tomber sur un ami de leur père ou sur des hommes abjects. Seuls leur courage, leur amour et le soin qu’ils prennent l’un de l’autre les préserveront du pire, cela ainsi que l’abnégation d’un chien errant qu’Elise adopte tôt dans leur errance.
Nous arrivons alors 20 ans plus tard, au moment où le père des enfants, Achille Laborie, engage un détective privé à qui il demande de rechercher Elise devenue invisible et de la lui livrer pieds et mains liés.

Bouleversant, palpitant, flamboyant dans l’écriture, intelligent dans sa menée, ce roman noir célèbre ces enfants qui ont traversé la violence, l’indifférence et l’abandon sans que leur loyauté, leur dignité et leur besoin infini d’aimer n’en soient entamés

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Niel, Colin – Seules les bêtes

Nous sommes dans les Causses, là où la vie des fermiers dispersés sur une terre aride génère solitude et désespoir.
Pour faire face au risque de suicide croissant, Alice, une assistante sociale, apporte soutien et aide aux fermiers fragilisés.
Mariée à Michel, un taiseux affairé par ses vaches et ses comptes, Alice cherche un peu d’amour auprès de Joseph, un berger fruste et sauvage qui bien vite lui interdira sa maison
Pendant ce temps la police se démène car Evelyne Ducat, la riche bourgeoise du lieu, n’ est jamais revenue de sa randonnée en solitaire. Est-ce la tourmente, ce grand vent d’hiver ou un dangereux assassin qui l’a ainsi emportée sans retour ?
Alice, Joseph, Michel, Maribé, une nomade en quête d’amour fusionnel et, en Afrique, Armand qui hameçonne les naïfs d’internet afin de leur soutirer l’argent qui amènera sa belle à l’aimer encore, prendront chacun la parole, cinq personnes liées à la disparition d’Evelyne, cinq solitudes fermées sur leur monde, sur leur vision propre de l’amour et du lien à l’autre

Dans une langue âpre et belle, emprunte de rudesse et de poésie, Colin Niel donne voix à chacun de ses personnages en s’effaçant pour les laisser dire et penser avec leurs mots, leur soif d’amour, leurs pauvres justifications au mal commis et leurs espoirs déjà marqués de désespérance

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Marzano-Lesnevich, Alexandria – L’empreinte

Alexandria entreprend des études de droit dans l’idée de combattre la peine de mort. Lors d’un stage, on lui présente une vidéo où Ricky Langley, un pédophile récidiviste, décrit le viol et le meurtre d’un garçon de 6 ans. Profondément écoeurée, l’auteure se surprend à vouloir condamner cet homme à mort. Aussitôt elle arrête son cursus et s’oriente vers l’écriture, elle qui ne cherche pas la justice mais la vérité
Pour percer le mystère de sa violence, Alexandria reprend l’histoire de Ricky depuis ses débuts dans la vie, la découverte de ses tendances, son combat pour se faire enfermer ou traiter, la surdité de tous face à ses appels éplorés.
Et la jeune femme comprend alors que ce parcours résonne, et détonne, avec celui de cet homme qui la violait régulièrement alors qu’elle était enfant, de cet homme qui n’en conçut jamais aucun remords et demeura impuni.
Contrainte au silence, elle ne disposait pas d’autre voix que celle d’un corps dévasté et d’une âme anémiée jusqu’à ce que s’ouvre, enfin la voix de ce livre où elle se recrée, laborieusement, un corps, une histoire et une vie

Magnifiquement écrit, ce roman d’une vie qui passe des ténèbres du silence à l’éclaircie de sa construction narrative est d’un courage et d’une sincérité qui forcent l’admiration