Pavicic, Jurica – La femme du deuxième étage

Traduction : Olivier Lannuzel

Bruna est en prison et ne reçoit de visites que de sa mère et de Suzana, son amie, sa mère par culpabilité, son amie par soutien.
Au long de ces années de détention, Bruna se souvient : de son passé misérable, de sa rencontre subjuguée avec Frane et avec sa mère, Anka, sorte d’araignée régnant au centre de sa toile.
Le couple s’installe à l’étage au-dessus de celui d’Anka qui possède le bâtiment ; solution plus économique certes mais qui implique pour Bruna de devoir manger avec elle, de subir ses piques et ses demandes incessantes, de souffrir ce dénigrement, cette destitution que Frane ne perçoit absolument pas puisqu’il idéalise sa mère et que, marin, il s’absente de longs mois
Or un jour de canicule Anka fait un AVC qui la laisse impotente. Frane parti, Bruna en aura seule la charge…

Bruna se refuse le droit d’exprimer sa fatigue, sa déception, sa souffrance. Elle endure en silence, un silence issu d’un excès de finesse et de générosité
Ce roman est imprégné d’un fatalisme dans lequel nos actes et nos vies seraient l’aboutissement d’une série d’incidents extérieurs, sans pour autant que cela nous dédouane de la culpabilité et de la responsabilité envers les autres qui n’ont pas à en subir les conséquences
J’ai été touchée par la douleur-douceur, la nostalgie, la solitude et une forme de désespoir espérant qui sont l’âme de ce livre

Brundage, Elizabeth – Point de fuite

Titre original : The vanishing point
Traduction : Cécile Arnaud

Rye, Julian et Martha sont des élèves de l’école Brodski. Tous trois recherchent la célébrité, ce point de mire (mirage) qui cache et révèle en sourdine leur point de fuite, cet idéal, ce sens d’être et de vie qui ne leur apparaîtra, pour deux d’entre eux que bien plus tard.
Très jeune déjà, Rye se distingue par ses portraits pris dans une composition qui les humanise, Julian photographie des lieux vides de toute humanité, Magda prend sur le vif ses voisines, ces jeunes polonaises laborieuses qui connaissent la souffrance et les grandes joies partagées.
Seul Rye connaît la célébrité, et sa carrière brillante le jette et le perd dans son point de mirage. Julian, jaloux de la célébrité de Rye, ronge son amertume avec l’os publicitaire et ses richesses. Julian ira jusqu’à épouser sans amour Magda, le premier amour de Rye, dans un moment où la jeune femme est particulièrement fragile.
Magda suivra son point de fuite, plus limpide pour elle en tant que femme que la vie a éprouvée, elle vit pour sauver son fils de l’addiction dans laquelle il fut entraîné faute de point de fuite.
Un point de fuite est pourtant toujours déjà là, dès le départ, mais ne se découvre qu’après avoir perdu son ou ses points de mire.
Un tel point de fuite n’est pas soumis aux aléas du monde ; au contraire, il est alors plus que jamais précieux puisqu’il pousse l’homme à vivre dans le dépassement de soi, ce qui distingue sans doute le plus essentiellement l’homme comme digne de ce nom.
Un roman qui allie le trio du coeur, de l’intelligence et de l’écriture.
Un très grand livre.

Brookmyre, Chris – L’ange déchu

Titre original : Fallen Ange
Traduction : Céline Schwaller

Après les obsèques de son mari Max, Célia Temple désire rassembler sa famille dans leur villa au Portugal que Max aimait tant. Il était un professeur de psychologie brillant, reconnu pour sa méthode de décomposition des théories complotistes.
Les voisins des Temple ont engagé une nounou, Amanda qui, étudiante en journalisme, est ravie de passer l’été près des Temple car elle voue une admiration absolue aux travaux de Max.
Célia Temple fut une actrice célèbre, aujourd’hui âgée, elle éprouve le besoin de tester son pouvoir de séduction ainsi que de régner sur ses enfants. Seule sa dernière, Sylvie/Ivy échappe à cette emprise, éveillant ainsi chez sa mère une rage tenace
Seize ans plus tôt, un drame terrible eut lieu dans cette demeure, un drame qui en cachait bien d’autres
Alors Amanda, pourtant éblouie par cette famille, commence à discerner les contours de secrets inavouables

A partir de quand le soupçon envers une théorie devient-il du conspirationnisme? Comment départager ce conspirationnisme du l’investigation honnête, voire du lancer d’alarme ?
Comment se construire quand l’on est sans défense face à une armée de manipulations et de fausses déclarations ?
Comment se construire dans une famille quand tout y mensonges déniés, désaveux, hypocrisies, dénégations, parjures et toutes les manipulations et torsions dont les esprits pervers sont capables et dont ils jouissent abusivement?
Telles sont quelques questions que ce livre magistral soulève avec une intelligence et un style hors pair. 



Chambers, Becky – Apprendre, si par bonheur

Titre original : To be taught, if fortunate
Traduction : Marie Surgers

Voici un texte adressé par Ariadne à la Terre éloignée de 14 années lumière, Terre qui, après avoir envoyé une multitude de nouvelles désastreuses, s’est tue.
Ariadne est l’une des 4 scientifiques partis en expédition vers différentes planètes. Lors de leurs voyages, ils sont régénérés, ce qui avec la vitesse de leur vaisseau, ralentit leur vieillissement.
Ils parviennent d’abord sur Aecor, une planète de glace sous laquelle des organismes inconnus s’illuminent la nuit. Ils visitent ensuite trois autres planètes aux vies et à la nature étonnantes, le plus souvent il sont émerveillés, parfois effrayés, mais toujours infiniment respectueux des êtres qui s’y sont adaptés
Mais ensuite, que faire quand plus aucun message, plus aucune instruction ne provient de la Terre ? Comment agir dans le respect de l’éthique, de la dignité humaines et avec le consentement de tous ?

Ce roman est une splendide et authentique utopique parce que jamais il n’envisage de conquérir ou d’exploiter ce que ces planètes ont à offrir, les scientifiques observent, recueillent des données, se recueillent devant ces étonnants paysages, s’entraident et s’aiment profondément.
Face à ce foisonnement de vies étrangères la difficulté est surtout langagière car notre langue est intrinsèquement liée à la terre, et les comparaisons ont vite atteint leur limite et nous sommes bien pauvres dans nos capacités d’en rendre compte
La fin est bouleversante et admirable

Carabédian, Alice – Utopie radicale

L’utopie est presque un terme antinomique à celui de progrès puisque le progrès, scientifique et technique – et donc réservé aux plus riches, au détriment de la planète et des autres dès lors réduits à ne pouvoir que survivre dans un monde détruit – est le fondement (capitaliste) de toutes les dystopies
La dystopie est le progrès réalisé selon la formule d’Alice Carabédian.
Le progrès dystopique programme toujours la conquête d’autres lieux ou planètes afin de les exploiter jusqu’à leur épuisement
L’utopie radicale n’est pas cet imaginaire du bonheur à la Thomas Moore ou Charles Fourier conçu comme un système qui, en tant que tel, ne peut se maintenir qu’à force de diktats et finalement d’une tyrannie.
A contrario, l’utopie radicale est portée par son auto-critique, ses débats et les percées que réalisent ses nouveaux concepts créant d’autres façons de penser.
L’utopie radicale est un mouvement d’ouverture éthique infini.
La dystopie et l’utopie radicale rejoignent ainsi les concepts lévinassiens développés dans son ouvrage « Totalité et Infini »
NB Lire Becky Chambers et sa sublime utopie radicale : « Apprendre, si par bonheur »

Beckett, Simon – Les témoins de pierre

Sean a quitté Londres pour se cacher dans la campagne française. Alors qu’il traverse un champ, sa cheville se prend dans un piège à ours. Des heures de souffrance plus tard, il est délivré par Mathilde la fille aînée du propriétaire des lieux. La jeune femme le recueille et le soigne dans la grange, à l’abri du regard de son père, un fermier violent et autoritaire avec qui la rencontre sera hargneuse avant qu’il ne s’amuse à mettre Sean à l’épreuve des travaux de la ferme.
La seconde fille du fermier, Gretchen, est une jeune adolescente provocante et hystérique. En conflit constant avec Mathilde, elle vénère son père.
Graduellement, Sean se sent pris dans une toile d’arxaignée qui se tisse ; encore invisible elle est d’autant plus effrayante

Ce roman rural est éprouvant en ce qu’il nous plonge dans un climat de menace et de pesanteur grimpantes ; menace issue du père bien évidemment avec sa violence sans cesse à fleur de peau ; pesanteur chez Mathilde, constamment au service des autres, elle dissimule une souffrance et une solitude profondes sous un masque d’impassibilité ; menace encore émanant de la jeune Gretchen aux réactions imprévisibles et même excessives.
Et puis surgiront les secrets, sombres, atroces
Un roman à découvrir, magistralement noir

Schulman, Alex – Les survivants

Chaque année, les trois frères passent leurs vacances d’été dans la ferme familiale située près d’un lac, en pleine forêt. La famille y vit totalement isolée du monde.
Le père aime enseigner les mystères de la forêt à ses fils tandis que la mère, une femme dure et impitoyable, reste vautrée et boit. Les parents se disputent souvent avec une rare férocité.
Nils l’aîné, est le préféré de la mère dont il emprunte l’indifférence et l’insensibilité aux autres.
Le second, Benjamin, est hypersensible, empathique à l’extrême, il porte en lui les secrets et non-dits des parents exprimés en terreurs anéantissantes.
Le dernier, Pierre a 7 ans. Hyperactif et impulsif, il peut, tout comme son père, entrer dans des crises de violence aveugle
Et puis survient l’accident qui fera d’eux tous des survivants.

Par le regard de Benjamin nous sont rendus des instantanés d’une jeunesse tourmentée, ponctués par le compte à rebours des trois frères adultes revenus en ces lieux pour y répandre les cendres maternelles.
La fin du récit est sidérante dans sa révélation, choquante aussi puisque cette révélation dénote l’attitude d’une mère dont on a, par ailleurs, peine à croire les termes d’une lettre posthume, aucun fleuve ne pouvant naître d’une source tarie

Rostagnac, Pétronille – Un jour tu paieras

Au hasard d’une promenade en forêt, un homme découvre une jeune fille inconsciente, elle sera aussitôt hospitalisée
Pauline est avocate et commise d’office par son patron à la défense de Matthieu, un médecin stagiaire accusé du meurtre de deux jeunes hommes
La jeune avocate ne sait quel scénario crédible inventer car tout prouve la culpabilité de son client qui n’a pour lui que son trajet de vie jusqu’alors impeccable
Mais Pauline est une battante, une femme qui serre les dents, elle vit seule car refuse de livrer à quiconque une bribe de son passé qui fut une abomination à laquelle seul son métier pouvait apporter une forme d’apaisement

Les bribes d’histoires esquissées au début s’insèrent dans l’ensemble et forment un paysage sensé mais hautement trompeur car rien ne s’avérera être tel qu’il n’y paraître
Si ce roman s’insère dans une trame juridique, elle est ici bien piétinée, ce qui confère à ce livre un statut paradoxalement parodique vu les terribles souffrances que portent certains personnages
Un roman agréable à lire, mais des personnages que l’on regarde vivre sans vraiment s’y attacher et certaines facilités de construction endommagent quelque peu cette lecture

Alexandre, Carine – Mily

Mily possède un tempérament de feu qui lui donne l’audace de partir seule à New York Tout lui sourit dans la vie belle, intelligente, vive et aisée, elle se trouve facilement une place et des amis remarquables.
Un jour, c’est l’accident et Mily se réveille à l’hôpital. Ce livre nous fait vivre les longs mois de soins douloureux, le choc du verdict définitif de paraplégie, les terribles phases du deuil que va traverser Mily, car elle perd tout qu’elle pensait être ses raisons de vivre,
Lors de sa longue et pénible revalidation, une idylle s’ébauche avec Adam, son thérapeute fonctionnel, tandis qu’une psychothérapeute l’aide à changer peu à peu sa perception du monde et le système des valeurs avec lequel elle l’envisageait.
Mais a-t-elle donc le droit d’aimer Adam au risque d’entraver sa vie ?

Ce roman montre que même dans des conditions privilégiées le handicap est un long chemin de douleurs et de souffrances, un lent parcours vers l’intériorité et le dépassement de soi, et une épreuve sociale quand les regards se font hostiles et que rien n’est prévu pour ceux qui se déplacent en fauteuil roulant.

Merci à Carine Alexandre pour cette lecture

Rademacher, Cay – L’assassin des ruines

Traduction : Georges Sturm

Hambourg, hiver 1947, une ville occupée par les britanniques, un champ de ruines où la famine et les températures sibériennes mettent la population au bord de l’explosion. Aussi, quand une femme est découverte dans les ruines, étranglée et nue et que d’autres morts similaires s’ensuivent, l’inspecteur principal Stave est sommé de saisir l’assassin au plus vite afin de réduire au silence les anciens nazis prompts à critiquer le nouveau régime
Les coéquipiers imposés à Stave suscitent sa méfiance : un militaire britannique et un officier de la brigade des moeurs aux méthodes brutales. Stave avance donc seul au péril de sa vie.

Stave pleure toujours la mort de sa femme brûlée lors d bombardements, il attend chaque jour le retour de son fils parti au front et porté disparu ; de plus il doit résoudre cette enquête rapidement s’il veut garder sa place. Cet homme intègre et bon se donnera jusqu’à l’épuisement à cette tâche difficile car les indices sont dérisoires et la population réticente à aider une police qui les prive de leur seul moyen de survie : le marché noir
L’ambiance de la ville est magistralement rendue et l’enquête, lente comme l’hiver, est touchée par l’humanité et la modestie de son inspecteur

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