Lykke Holm, Johanne – Strega

Traduction Catherine Renaud

Neuf femmes de dix-neuf ans, dont la narratrice, ont rejoint l’Hôtel Olympic isolé dans les Alpes. Elles ont été envoyées dans ce bâtiment rouge sang dominant un lac aux traîtres remous afin, aucune d’elles ne voulant devenir épouse, d’en apprendre le métier.
Elles sont pures, éthérées, pleines de rêves et de tendresse. Elles seront formées par trois enseignantes douces et sadiques, à coup de punitions collectives, à exécuter toutes les tâches de la servitude féminine et à éviter le pouvoir d’attraction des nonnes résidant au prieuré du village.
Mais l’hôtel n’attire aucun client et cette mascarade d’un service quotidien dans les chambres, à la cuisine, à table alors qu’il n’y a personne à servir engendre, et peut-être en est-ce le but, le désir de voir enfin venir cette clientèle masculine pourtant porteuse de mort. Ce sera d’ailleurs lors d’une fête donnée à l’hôtel que l’une des femmes disparaîtra.

Etrange allégorie aux relents fortement sexistes et sexués, ce livre inclassable conjugué en la personne du Nous plaira sans doute aux amateurs d’une poésie teintée d’un gothique où le rôle de la femme servile et de l’homme prédateur ont subsisté tels que jadis.
Amateur dont je ne fais pas partie.

Merci à Babelio et sa Masse Critique ainsi qu’aux éditions La Peuplade

Querbalec, Emilie – Les Chants de Nüying 

En 2563 des chants évoquant ceux des baleines sont détectés sur Nüying, une exoplanète située à vingt-quatre années-lumière de la Terre.
Brume, la spécialiste des langages marins rêve d’une fusion d’entente avec cette entité chantante tandis que William, son ami cybernéticien, rêve d’une fusion totale avec Brume.
Le cargo-monde à destination de Nüying abrite des spécialistes Terriens et Sélènes, mais ces derniers subissent une discrimination qui poussera nombre d’entre eux vers la secte de l’Eveil inaugurée par un moine tibétain et dont le but est l’éternité céleste, contrairement au financier chinois du cargo dont le but est l’immortalité terrestre par transfert de sa mémoire numérisée sur un clone.
Des scissions dans l’équipage et des déboires techniques font s’échouer le cargo sur Nüying, cette planète de l’Imprévisible absolu.

J’ai trouvé ce roman d’une richesse, d’une intelligence et d’une sensibilité admirable. Au fil de ses pages, de nombreuses questions surgissent, telles que : Notre être équivaut-il au total de notre mémoire conscience numérisée?
Le thème qui court tel un fil d’or tout au long de ce livre est celui du sens que les personnages donnent à leur voyage, un sens qui ne se réalisera que s’il dépasse la sphère de l’ego, de l’intéressement personnel et ne s’accomplira pas selon notre idée de sa réalisation, mais tout autrement, en s’abandonnant à l’Autre

May, Peter – L’homme de Lewis

Titre original : The Lewis Man
Traduction : Jean-René Dastugue

A la mort de son fils, Fin perd le contact avec sa femme et son métier de flic. Il retourne alors sur l’île de Lewis, île de son enfance et de son premier mariage, là où la tourbe est reine et où des corps en émergent parfois dans un état de préservation étonnante.
Or un de ces corps manifestement assassiné et ne datant que d’une cinquantaine d’années vient d’apparaître ; son meurtrierce pourrait donc être encore en vie. Or l’ADN du corps correspond à celui de Tormod Macdonald, un vieil homme perdu en Alzheimer et père de la première épouse de Fin. La police risque de soupçonner Tormod d’être l’auteur du meurtre (!!) aussi Fin va-t-il enquêter pour éviter une erreur désastreuse pour ce vieil homme plein de bonté. Mais comment procéder quand Tormod vit dans la confusion et que même son nom semble usurpé ?

Au rythme des fulgurances qui traversent l’esprit malade de Tormod, son passé ressurgit, douloureux, dramatique, révoltant. En effet pendant des décennies, l’église catholique écossaise a envoyé les « homers », ces enfant orphelins, comme Tormod, ou abandonnés, dans les îles Hébrides afin de servir de main d’oeuvre ou d’esclaves à une population extrêmement pauvre
Remarquablement écrit, ce roman, par le biais d’une enquête policière, dénonce un fait de société méconnu et proprement scandaleux

Reid, Ian – Je sens grandir ma peur

Titre original : I’m thinking of ending things
Traduction : Valérie Malfoy

Jake et la narratrice se connaissent depuis peu, pourtant le jeune homme désire lui faire rencontrer ses parents. Durant le trajet le couple échange parcimonieusement, car la narratrice refuse de parler de ces appels anonymes qu’elle reçoit depuis son propre numéro et qui, sans être menaçants, sont troublants.
De même elle passe sous silence son projet d’en finir.
Les parents de Jake se montrent accueillants mais une atmosphère d’inquiétante étrangeté émane de leur ferme. .
Au retour, pris dans une tempête de neige, le couple s’arrête près d’une école, et pénètre dès lors dans une autre dimension, celle de l’intériorité fondamentale, là où la solitude est la plus désespérante et la plus désirée ; là où le secours de l’autre est appelé dans l’effroi de son absence et la menace de sa présence ; là où peut prendre place tout autre interprétation que notre douleur et notre terreur d’enfance y versera
Interrompant cette narration, deux personnages discutent d’un homme qui s’est donné la mort.

Un livre fort bien écrit et très étrange parce qu’usant principalement du symbolique et de la pensée imagée. Un livre que je ne qualifierais pas de thriller psychologique, même s’il y a une montée d’angoisse évidente, mais de roman métaphysique parce que les personnages incarnent des idées en mouvance et n’ont dès lors ni consistance ni chaleur humaine.

Pavicic, Jurica – La femme du deuxième étage

Traduction : Olivier Lannuzel

Bruna est en prison et ne reçoit de visites que de sa mère et de Suzana, son amie, sa mère par culpabilité, son amie par soutien.
Au long de ces années de détention, Bruna se souvient : de son passé misérable, de sa rencontre subjuguée avec Frane et avec sa mère, Anka, sorte d’araignée régnant au centre de sa toile.
Le couple s’installe à l’étage au-dessus de celui d’Anka qui possède le bâtiment ; solution plus économique certes mais qui implique pour Bruna de devoir manger avec elle, de subir ses piques et ses demandes incessantes, de souffrir ce dénigrement, cette destitution que Frane ne perçoit absolument pas puisqu’il idéalise sa mère et que, marin, il s’absente de longs mois
Or un jour de canicule Anka fait un AVC qui la laisse impotente. Frane parti, Bruna en aura seule la charge…

Bruna se refuse le droit d’exprimer sa fatigue, sa déception, sa souffrance. Elle endure en silence, un silence issu d’un excès de finesse et de générosité
Ce roman est imprégné d’un fatalisme dans lequel nos actes et nos vies seraient l’aboutissement d’une série d’incidents extérieurs, sans pour autant que cela nous dédouane de la culpabilité et de la responsabilité envers les autres qui n’ont pas à en subir les conséquences
J’ai été touchée par la douleur-douceur, la nostalgie, la solitude et une forme de désespoir espérant qui sont l’âme de ce livre

%d blogueurs aiment cette page :