Brundage, Elizabeth – Point de fuite

Titre original : The vanishing point
Traduction : Cécile Arnaud

Rye, Julian et Martha sont des élèves de l’école Brodski. Tous trois recherchent la célébrité, ce point de mire (mirage) qui cache et révèle en sourdine leur point de fuite, cet idéal, ce sens d’être et de vie qui ne leur apparaîtra, pour deux d’entre eux que bien plus tard.
Très jeune déjà, Rye se distingue par ses portraits pris dans une composition qui les humanise, Julian photographie des lieux vides de toute humanité, Magda prend sur le vif ses voisines, ces jeunes polonaises laborieuses qui connaissent la souffrance et les grandes joies partagées.
Seul Rye connaît la célébrité, et sa carrière brillante le jette et le perd dans son point de mirage. Julian, jaloux de la célébrité de Rye, ronge son amertume avec l’os publicitaire et ses richesses. Julian ira jusqu’à épouser sans amour Magda, le premier amour de Rye, dans un moment où la jeune femme est particulièrement fragile.
Magda suivra son point de fuite, plus limpide pour elle en tant que femme que la vie a éprouvée, elle vit pour sauver son fils de l’addiction dans laquelle il fut entraîné faute de point de fuite.
Un point de fuite est pourtant toujours déjà là, dès le départ, mais ne se découvre qu’après avoir perdu son ou ses points de mire.
Un tel point de fuite n’est pas soumis aux aléas du monde ; au contraire, il est alors plus que jamais précieux puisqu’il pousse l’homme à vivre dans le dépassement de soi, ce qui distingue sans doute le plus essentiellement l’homme comme digne de ce nom.
Un roman qui allie le trio du coeur, de l’intelligence et de l’écriture.
Un très grand livre.

Brookmyre, Chris – L’ange déchu

Titre original : Fallen Ange
Traduction : Céline Schwaller

Après les obsèques de son mari Max, Célia Temple désire rassembler sa famille dans leur villa au Portugal que Max aimait tant. Il était un professeur de psychologie brillant, reconnu pour sa méthode de décomposition des théories complotistes.
Les voisins des Temple ont engagé une nounou, Amanda qui, étudiante en journalisme, est ravie de passer l’été près des Temple car elle voue une admiration absolue aux travaux de Max.
Célia Temple fut une actrice célèbre, aujourd’hui âgée, elle éprouve le besoin de tester son pouvoir de séduction ainsi que de régner sur ses enfants. Seule sa dernière, Sylvie/Ivy échappe à cette emprise, éveillant ainsi chez sa mère une rage tenace
Seize ans plus tôt, un drame terrible eut lieu dans cette demeure, un drame qui en cachait bien d’autres
Alors Amanda, pourtant éblouie par cette famille, commence à discerner les contours de secrets inavouables

A partir de quand le soupçon envers une théorie devient-il du conspirationnisme? Comment départager ce conspirationnisme du l’investigation honnête, voire du lancer d’alarme ?
Comment se construire quand l’on est sans défense face à une armée de manipulations et de fausses déclarations ?
Comment se construire dans une famille quand tout y mensonges déniés, désaveux, hypocrisies, dénégations, parjures et toutes les manipulations et torsions dont les esprits pervers sont capables et dont ils jouissent abusivement?
Telles sont quelques questions que ce livre magistral soulève avec une intelligence et un style hors pair. 



Chambers, Becky – Apprendre, si par bonheur

Titre original : To be taught, if fortunate
Traduction : Marie Surgers

Voici un texte adressé par Ariadne à la Terre éloignée de 14 années lumière, Terre qui, après avoir envoyé une multitude de nouvelles désastreuses, s’est tue.
Ariadne est l’une des 4 scientifiques partis en expédition vers différentes planètes. Lors de leurs voyages, ils sont régénérés, ce qui avec la vitesse de leur vaisseau, ralentit leur vieillissement.
Ils parviennent d’abord sur Aecor, une planète de glace sous laquelle des organismes inconnus s’illuminent la nuit. Ils visitent ensuite trois autres planètes aux vies et à la nature étonnantes, le plus souvent il sont émerveillés, parfois effrayés, mais toujours infiniment respectueux des êtres qui s’y sont adaptés
Mais ensuite, que faire quand plus aucun message, plus aucune instruction ne provient de la Terre ? Comment agir dans le respect de l’éthique, de la dignité humaines et avec le consentement de tous ?

Ce roman est une splendide et authentique utopique parce que jamais il n’envisage de conquérir ou d’exploiter ce que ces planètes ont à offrir, les scientifiques observent, recueillent des données, se recueillent devant ces étonnants paysages, s’entraident et s’aiment profondément.
Face à ce foisonnement de vies étrangères la difficulté est surtout langagière car notre langue est intrinsèquement liée à la terre, et les comparaisons ont vite atteint leur limite et nous sommes bien pauvres dans nos capacités d’en rendre compte
La fin est bouleversante et admirable

Carabédian, Alice – Utopie radicale

L’utopie est presque un terme antinomique à celui de progrès puisque le progrès, scientifique et technique – et donc réservé aux plus riches, au détriment de la planète et des autres dès lors réduits à ne pouvoir que survivre dans un monde détruit – est le fondement (capitaliste) de toutes les dystopies
La dystopie est le progrès réalisé selon la formule d’Alice Carabédian.
Le progrès dystopique programme toujours la conquête d’autres lieux ou planètes afin de les exploiter jusqu’à leur épuisement
L’utopie radicale n’est pas cet imaginaire du bonheur à la Thomas Moore ou Charles Fourier conçu comme un système qui, en tant que tel, ne peut se maintenir qu’à force de diktats et finalement d’une tyrannie.
A contrario, l’utopie radicale est portée par son auto-critique, ses débats et les percées que réalisent ses nouveaux concepts créant d’autres façons de penser.
L’utopie radicale est un mouvement d’ouverture éthique infini.
La dystopie et l’utopie radicale rejoignent ainsi les concepts lévinassiens développés dans son ouvrage « Totalité et Infini »
NB Lire Becky Chambers et sa sublime utopie radicale : « Apprendre, si par bonheur »

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