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Collette, Sandrine – Juste après la vague

Après la vague qui fut un gigantesque raz-de-marée, il ne restait qu’un îlot de terre et sur celui-ci une seule famille, un couple et neuf enfants, perdus au milieu de l’immensité liquide
Au cours des jours suivants, l’eau poursuit sa montée, grignotant l’île. Alors il faut partir avec cette barque qui ne peut supporter neuf personnes. Mais comment choisir ceux qui devront rester ?
Le lendemain, à l’aube, la barque s’engage vers une espérance de terre, abandonnant trois enfants sur l’île, les arrachant aux bras, au coeur de Maddie, la mère
Véritable Odyssée des temps modernes avec ses tempêtes et ses monstres marins, avec pour héros le courage puisé dans l’amour et l’amour donné jusqu’à la folie, cette histoire est sans doute celle où l’auteure nous entraîne le plis loin dans les tréfonds de l’existence humaine.
Quant à l’écriture, elle est d’une telle beauté qu’on la lirait-écouterait des heures durait, happés, fascinés dans ses flux puissants et ses doux reflux,
Et, fait assez rare pour être relevé, la fin est sublime 

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Saule, Tristan – Mathilde ne dit rien

Mathilde est grande et massive, ancienne sportive ayant frôlé la notoriété, elle va où elle se doit d’aller, silencieuse et tranquille, ne craignant personne.
Sa seule peur, intime, est que le soleil ne soit mort et que les huit minutes restantes avant que le monde ne le réalise soient déjà entamées. Mais éteinte ne l’est-elle pas déjà, elle que des intermèdes du temps passé nous montre dans l’intensité d’un amour inconditionnel ?
Aujourd’hui Mathilde est travailleuse sociale. Elle aide au mieux les personnes à obtenir des aides financières vitales. Mais quand elle apprend la corruption et l’injustice pratiquées par ses collègues et cela alors que ses voisins spoiliés et risquant l’expulsion sont déboutés, elle se décide à prendre une voie qu’elle s’est toujours refusée, réveillant du même coup une ancienne blessure à la hanche

Un roman qui se lit dans une sorte de recueillement et la gorge nouée.
Un roman dont l’écriture s’accorde comme rarement avec son personnage et son thème
Un roman dont on ne peut parler sans lui faire de l’ombre et sacrifier son silence sacré

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Leban, Damien – Je suis le crépuscule

Le major Bruno Heisen doit écourter ses vacances pour affronter un monstre à deux têtes : L’une, nommée, l’Ogre s’en prend à des couples avec une violence et une rage extrêmes, l’autre, plus intime, se nomme cancer.
Des reculs temporels – en italiques – interrompent le récit pour aller à la rencontre d’enfants maltraités, principalement d’une petite fille violentée et abusée dont le sort nous étreint d’autant plus que ni l’école ni le voisinage ne veulent voir son immense détresse
L’enquête piétine d’abord, pour s’élancer ensuite. Soutenu par sa coéquipière et amie, Bruno Heisen va épuiser ses forces dans la poursuite de l’Ogre et de ceux qui le relayent après qu’il a été abattu. Soutenu par sa fille Lea, il va endurer avec courage son traitement chimiothérapeutique.
Car il est évident que ces deux tueurs sont intimement liés pour le major qui ne triomphera du premier qu’en luttant jusqu’au bout contre le second

Sensible et attentif à l’humain, l’auteur n’offre des scènes pénibles que pour dire l’intensité d’une souffrance destructrice ou pour dénoncer les abus de parents dénués du moindre élan d’amour.
La question de la parentalité est insoluble puisque proclamer un droit à la parentalité serait une ingérence teintée de cruauté. Le seul registre d’action se situe donc en aval, là où la lâcheté ne devrait plus avoir lieu d’être
Il faut noter aussi que l’auteur en-visage le moindre personnage, même passager, comme un être émouvant dans la richesse de ses pensées et de ses projets, si petits soient-ils.

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Joaquim, Carine – Nos corps étrangers

Ils quittent la ville dans l’espoir de redonner vie à leur couple, mais nulle villa de rêve ne répare l’amour mort et le lien brisé
Bien plus, la solitude des lieux et les longs trajets en RER creusent le fossé entre leurs deux corps étrangers habités de pensées désaccordées
Et dans le silence qui, pensent-il, les protège mais de quoi ? Ils demeurent ensemble par peur, par culpabilité, par devoir dans une vie qui est une lente agonie, mâchonnant leur ressentiment, mûrissant leur drame
Etrangers sont nos corps lorsqu’ils parlent une langue que nous ne comprenons pas et refusons d’entendre,
Etrangers sont ces corps qui mettent au jour notre terrifiant désir de nuisance : Handicapés, sans-papiers, personnes souffrant d’un délire, que nous rejetons et haïssons puisqu’ils sont ce qu’obscurément nous sommes dans la part la plus intolérablement souffrante de notre être
Tant de corps étrangers bouleversants, pitoyables, blessés que l’on a, davantage encore au sortir de ce livre, envie d’étreindre et de consoler

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Didier, Sébastien – Ce qu’il nous reste de Julie

Quand Sébastien, un auteur reconnu, déniche parmi les dernières parutions un roman dont le paysage est celui-même de son enfance et le personnage principal la Julie qu’il aima tant jadis et qui disparut un jour emportée par un tueur en série, il décide de rentrer dans ce village où, 20 ans plus tôt, il s’enivrait du bonheur d’une amitié à cinq, étoile à cinq branches dont Julie était le coeur.
En effet, seul un des trois amis, ou Julie elle-même, peut avoir initié ce roman où s’exposent des secrets qu’eux seuls connaissent. Pourtant, quand il les retrouve, Sébastien réalise qu’ils souffrent de n’avoir pu accomplir le deuil de Julie, faute de son corps jamais retrouvé, et qu’ils ignorent tout de ce roman dont l’auteure reste farouchement cachée
Cette souffrance, si liée à la sienne, détermine Sébastien à éclaircir ces mystères et à comprendre ce qu’il est arrivé à Julie, quoi qu’il en coûte.

Original et fascinant, ce roman nous fait vivre de belles heures durant lesquelles nous transitons d’une conjecture à l’autre, d’une affirmation à sa réfutation, d’un questionnement à un égarement et cela jusqu’à la toute fin, logique mais insoupçonnable
Les héros de cette histoire sont des êtres passionnés, presqu’excessifs comme si soudain, après 20 années d’un deuil impossible, il était urgent de conclure cette enquête jamais aboutie pour pouvoir enfin déposer, dans le recueil de soi, ce qu’il reste de Julie

Merci à l’auteur, à NetGalley et à Hugo Thriller pour cette lecture

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Valenheler, Laurine – Ils se marièrent et il y eut beaucoup de sang

Maël et Yohann, lieutenants à la Section criminelle, s’aiment tendrement et passionnément. Un jour, des membres de la cause LGTB leur apportent un dossier révélant une série de meurtres de couples homosexuels sciemment ignorés par une police majoritairement machiste
Les commandants de l’équipe dont ils font partie acceptent de mener cette enquête avec l’aide d’un capitaine de la Brigade des crimes sériels
Dès lors les meurtres d’hommes en couple se poursuivent avec une mise en scène de plus en plus sadique et toujours cette signature, un triangle rose, attestant la haine effrénée de l’exécuteur envers les hommes qui s’aiment.
Une haine qui rappelle douloureusement à Maël et Yohann tout ce qu’ils ont déjà subi comme détestations et comme violences dans le passé

Outre une enquête palpitante, et peu importe qu’on devine rapidement qui est le tueur, ça n’y change rien, outre une écriture savoureuse, ce livre porte principalement une question née d’une indignation : Pourquoi les homosexuels suscitent-ils une haine si vive et si répandue? Et le roman répond : Soit parce qu’ils sont, eux ou d’autres minorités, désignés comme coupables des maux de nos vies; soit parce qu’ils incarnent cette question angoissante qu’il faut écraser en les écrasant : Qu’est ce que être un homme si on ne peut plus le définir par sa relation sexuée à la femme ?
Alors oui, ce roman présente quelques défauts et erreurs, mais la jeunesse de l’auteure et la passion qui l’anime les excusent amplement