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Benichou, Pierre J.B. – Rouge Eden

Moscou 1933 Timofey Bogaïevski, un physicien renommé, est arrêté suite au vol de ses papiers. Humilié, maltraité, affamé, il est condamné parce que la police soviétique ne peut s’être trompée. Transporté de longues semaines dans un train semblable à ceux qui transporteront les juifs, il y noue une amitié courte mais lumineuse avec Izaak, un homme sage et érudit. Le train s’arrête enfin sur un blog de glace dénudé, l’ile de Nazino,
Floride 1911 Will Birdy passe la nuit d’avant son exécution en compagnie d’un pasteur. Dans l’espoir d’un ultime acquittement, Will raconte comment il a violé et assassiné des dizaines de jeunes femmes sans se sentir coupable puisqu’il fut la proie d’une force mauvaise qui parfois triompha de lui alors qu’en d’autres temps, il fut un homme respecté et admiré. En effet Will est un formidable acteur doté d’une érudition exceptionnelle qu’il a toujours mise au service de ses pulsions

Qu’est-ce qui lie ces deux récits ? Bien plus que le fait anecdotique mentionné en fin de livre, ce qui les lie-différencie est que Timofey voue sa vie à un idéal de liberté tandis que Will la voue à satisfaire ses pulsions.
Ce livre magnifiquement écrit marque par la beauté de ses réflexions, la force des émotions qu’il nous fait vivre et le rappel de ce régime dont le Goulag fut l’incarnation

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Collette, Sandrine – Les larmes noires sur la terre

Moe, une jeune femme native des îles, aspire à une vie meilleure. Aussi, quand Rodolphe la courtise et lui fait miroiter la vie à Paris, elle le suit pour se retrouver dans une banlieue sordide avec un mari qui la méprise, boit et la frappe. Alors Moe s’enfuit avec son nouveau-né, et au terme d’une lutte acharnée pour survivre dans une société vile et cupide, elle est emmenée de force dans le centre dit les Casses, placée avec son jeune fils dans une carcasse de voiture et contrainte de travailler dans les champs pour payer ce logement. Moe espère s’échapper de cette prison à ciel ouvert, mais en sortir coûte une fortune
Par chance, Moe échoue dans un cercle de cinq femmes unies par un pacte de partage et d’entraide garanti par Ada, la vieille afghane guérisseuse dotée d’une autorité que tous respectent. Elle préserve ses filles de tous les dangers qui rôdent dans ces lieux, jusqu’à un certain point…

Malheurs, violences, terreurs ont pavé les enfers qu’ont vécu les femmes réunies autour de Moe, ces femmes magnifiques, bouleversantes qui éclatent comme un diamant noir dans ce roman de douleur écrit avec des hoquets de sanglot, des complaintes désespérées mais également avec des chants d’amour et des danses d’espoir

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Roch, Elsa – Le baiser de l'ogre

Lorsqu’un soir la policière Brugguer reçoit un message, elle fonce aussitôt vers le lieu indiqué pour y découvrir un homme la tête explosée d’une balle. A ce moment là quelqu’un lui tire dans le dos. Gravement blessée, elle appelle son chef, Marsac, et, avant d’être emmenée aux urgences, le supplie de taire sa présence sur les lieux et de protéger sa petite fille d’un danger. Marsac promet le silence au risque de se mettre à dos son équipe, puis se rend auprès de la petite Liv, 3 ans, qui, dans sa version autiste, ne parle pas mais éveille en lui une tendresse et un émerveillement dont il ne se croyait plus capable
Entre-temps l’enquête démontre que l’homme mort était un ogre, un prédateur d’enfants qui ne se refusait aucun vice ni aucune abomination.
Mais quelle vérité Brugguer défend-elle si farouchement, vérité à laquelle fait écho le mutisme de Liv ?

Ce roman poétique, tramé de lumière et de ténèbres, gravite tout entier autour du silence.
Il y a le silence destructeur que tout ogre impose aux enfants, leur rendant ainsi indicible l’infamie subie
Il y a le silence du secret chez la policière, un secret qui ne cherche nullement à dissimuler, mais à se protéger et à protéger son enfant
Il y a enfin le silence de la petite Liv qui, tel celui de la psychanalyste, engage l’autre à entrer en vérité et dans cette vérité à redécouvrir le chemin de l’amour

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Gustawsson, Johana – Sang

Espagne avant 1953. Cinq petites filles nées de femmes de résistants engrossées par les franquistes, puis abattues après leur naissance. Cinq petites filles parquées dans un orphelinat religieux, soudées dans cet enfer de la perversité et finalement séparées en 53 lorsque l’une d’elles est frappée à mort et que sa petite soeur, choquée, est transférée dans un asile.
Suède année 2016 la profileuse surdouée, Emily Roy, et la douce écrivaine, Alexis Castells apprennent, bouleversées, que les parents et la soeur d’Aliénor, la jeune stagiaire d’Emily qui souffre du syndrome d’Asperger, ont été poignardés et leurs langues tranchées.
Ils géraient une clinique de procréation médicalement assistée dont les résultats dépassaient de loin ceux des autres cliniques. L’enquête s’attache à découvrir la raison de tels scores en même temps qu’elle exhume d’autres meurtres similaires…

C’est une histoire de la douleur, celle dont on veut se couper en se coupant des autres, celle que l’on porte dans son coeur et qui fermente toutes les reconnaissances et tous les amours, et celle que l’on entretient pour cultiver la haine
C’est un roman d’émotions, telle cette perception d’une mère perdue avant d’avoir été connue « Simplement une étrange sensation qui bruissait au niveau de sa poitrine et la mettait en joie tout en la rendant triste »
Douleur et douceur s’entrelacent toujours dans l’oeuvre de l’auteure, mais davantage encore dans ce livre, ce fado qui pleure des larmes de sang

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Boudou, Noël – Benzos

Depuis son adolescence Nick Power ne parvient plus à dormir sans somnifères, ces fameux benzos, mais aujourd’hui sa dépendance est telle qu’il en avale tout au long de la journée avec force alcools et joints.
L’arrivée d’un couple d’amis invités pour la semaine donne à Nick l’occasion de boire et se doper en joyeuse compagnie, mais comme sa femme a dû s’absenter, Nick s’abrutit en forçant sur les doses.
Étrangement, le lendemain ses amis annoncent derechef leur venue comme s’ils n’étaient pas déjà arrivés la veille, et cela recommence encore le surlendemain. Que se passe-t-il ? Devient-il fou ? Pour juguler cette crainte Nick engloutit davantage de benzos, si bien qu’outre sa temporalité distordue ce sont ses fantasmes qui envahissent de plus en plus sa réalité .
En surprenant par hasard un sms envoyé par sa femme à ses amis, Nick se demande si toutes ces confusions ne sont pas le fruit d’une machination…

Mais comment est-il possible qu’une femme aimante et des amis fidèles puissent seulement imaginer un tel scénario, en prétendant avoir les meilleures intentions, de ces sortes d’intentions qui, comme on le sait, pavent l’enfer ?
L’indignation, la révolte que l’on ne cesse d’éprouver en apprenant l’expérience folle dont le héros fait l’objet obstruent toute possibilité de s’accorder avec un livre qui est d’autant plus décevant que son aîné était bouleversant

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Bakowski, Solène – Miracle

Quand, Laure âgée de 21 ans, apprend qu’un cancer lui mesure sa vie, tous ses espoirs d’avenir s’écroulent 
Mais en découvrant le voilier de son père perdu en mer, Laure se reprend à rêver : elle va restaurer ce bateau et traverser l’Atlantique seule
Pour recueillir les fonds nécessaires, elle poste un message sur les réseaux sociaux et voit s’élever une nuée d enthousiastes, dont le plus touché – le plus touchant – est le jeune Lucas hospitalisé pour un cancer avancé. Avec lui, Laure découvre le vrai sens de son entreprise et une amitié intense.
Au retour de son périple, elle apprend le prodige de sa guérison. Mais Laure, adulée parce que mourante, sera haïe parce que ressuscitée : Rage chez la mère de Lucas hélas décédé, stupidité, suivisme et une mélasse de frustrations fomenteront ce cocktail de haine qui s’abattra sur la jeune femme tel une tempête capable de la projeter à l’eau

Quel est donc ce Miracle dont se titre ce livre et qui, d’ailleurs, traverse l’oeuvre entière de l’auteure? C’est celui de pouvoir traverser la souffrance la plus noire et même y sombrer sans jamais céder sur sa ferveur à aimer.
Mais la douleur aspire à s’oublier dans une haine commune, dans une masse aveuglée de colère qui enfante le Mal à l’instar du cancer dont la prolifération engendre la Mort.
Afin de fréquenter les réseaux sociaux sans nuire, il faut sans doute, comme Laure, posséder le courage de demeurer seul et celui d’endosser toujours déjà notre part de culpabilité
Ce roman écrit avec sensibilité et poésie dispense la beauté rare des ces livres qui nous rendent meilleurs

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Leduc, Frank – Cléa

Au Vatican le pape Urbain XIV baptise des fidèles lorsque soudain il semble tomber à terre devant une jeune fille blonde. Il est évacué en urgence tandis que les gardes suisses récupèrent de force tous les appareils photos des témoins de cette scène. Seule une vidéo échappera à la fouille
Quelques jours plus tard Urbain XIV doit démissionner, une rumeur le déclare atteint de démence et un nouveau pape est aussitôt élu. Ce dernier fait appel à un historien spécialiste des textes sacrés, connu pour son scepticisme éclairé.
Avec intelligence, érudition, et quelques maladresses, ce livre examine comment réagirait le monde actuel, et l’église instituée en particulier, si un nouveau prophète, un Jésus féminin, se manifestait aujourd’hui, porteur d’un message transcendant rénové. (Enfin c’est l’idée car l’auteur n’invente en fait rien qui ne soit déjà connu)
Et la réponse ne surprend pas : Tout se déroulerait pareillement qu’avec Jésus, hormis le contexte où entreraient en scène la police, la télévision, et des méthodes plus élaborées pour dissimuler la vérité
Un roman intéressant, bien écrit, qui vaut la peine malgré ses quelques défauts